mère avec bébé

Son cœur a failli chavirer lorsque l’infirmière a franchi la porte de la chambre de l’hôpital, poussant devant elle un chariot de médicaments. En tout cas, Malu, qui était venue visiter son neveu malade, était sûre d’avoir retrouvé sa fille lui ravie par son père voici près de trente ans déjà, tant la ressemblance avec elle était forte. La seule différence résidait dans la couleur de peau; celle de la fille étant plus claire à cause du métissage. L’infirmière s’est dirigée vers l’enfant qui dormait sur le lit. Des gestes mécaniques, habituels: consultation de la fiche accrochée au bas du lit, prise de température. Elle a été rejointe par la mère qui, en fait, était la petite-sœur de Malu.

- Comment est sa température aujourd’hui ? a-t-elle demandé.

- Ça va. Elle ne fait plus de fièvre. Je ne voudrais pas perturber son sommeil. Lorsqu’elle va se réveiller, donnez-lui une cuillerée de ça, a-t-elle dit en lui remettant un petit flacon entre les mains.

Mais au moment où elle allait sortir avec son chariot, Malu s’est approchée d’elle et l’a abordée:

- Je rends grâce à mon Dieu qui a provoqué cette situation- en montrant le neveu dormant dans son lit- afin que je te retrouve!

- Que vous me retrouviez? Mais je ne vous connais pas, madame! lui a répondu l’infirmière, étonnée.

- Jusqu’à présent, tu ne me connaissais pas; mais maintenant, tu vas me connaître. Est-ce que nous pouvons nous regarder dans un miroir, s’il te plaît? Joignant le geste à la parole, elle l’a précédée vers la salle de bains.

Mais l’infirmière a protesté, prétextant le temps qu’il faisait et le volume du travail qui l’attendait dans la distribution des médicaments du soir. Comme Malu insistait, elle s’est résolue à la suivre dans la salle de bains. Christine, qui ne comprenait rien à l’emballement de sa sœur, leur a emboîté les pas. Toutes les trois se sont ainsi retrouvées devant le miroir de la petite salle de bains. Malu a approché son visage de celui de la jeune fille:

- Tu ne remarques rien?

- En effet, nous avons une certaine ressemblance. Plusieurs personnes se ressemblent, madame. Je suis aussi d’origine congolaise; mais je ne pense pas que nous ayons un quelconque lien de parenté.

- Pourquoi es-tu si sûre?

- Mais tout simplement parce que ma mère à moi est morte depuis longtemps!

Les trois dames sont maintenant sorties de la salle de bains, et la jeune femme a déjà la main sur son chariot qu’elle s’apprêtait à pousser. Malu a voulu dire quelque chose, mais sa sœur l’a tirée vers elle: laisse la fille; elle a un grand tour de salles à faire. Qu’est-ce qui te prend comme ça?

Lorsqu’elles sont restées seules, Malu était vraiment perturbée. Elle a voulu reparler de l’infirmière, mais sa sœur l’a dissuadée. La fille parlait avec assurance de la mort de sa mère, donc Malu ne pouvait être sa mère. C’est impossible,lui a-t-elle dit.

Il était environ 22 heures lorsque Malu a pris congé de Christine et son fils. Elle passait devant le bureau des infirmières, lorsqu’elle a entendu ces dernières murmurer et puis: Au revoir, „maman“! C’était la même infirmière qui visiblement avait déjà parlé de la situation à ses collègues. Malu s’est approchée d’elles, en souriant, mais pas vaincue du tout.

Lorsqu’elle est arrivée tout près du groupe, l’une des filles s’est écriée:

- Mais la ressemblance est très forte entre vous deux! Compare ton regard au sien, a-t-elle dit à sa collègue en se retournant vers Malu qui les regardait en souriant. Oh mon Dieu, et même le sourire est le même!

- Mais ma mère à moi est déjà morte. a dit l’infirmière, en regardant par terre, l’air triste.

- Tu avais quel âge lorsque ta mère est morte? a demandé Malu.

- Je devais avoir trois ans. C’est mon père qui me l’a dit.

- Mais il t’a quand même montré sa tombe au cimetière pour que tu sois si sûre; à moins qu’il ne l’ait pas vraiment aimée de son vivant?

- Elle est morte en Afrique, au Congo.

- Oui, ta maman est morte en Afrique comme lui aussi serait mort dans un accident de circulation au Sénégal comme ses parents me l’ont fait comprendre avant de couper tout contact avec moi! lui a-t-elle rétorqué avec sarcasme.

Et là, Malu s’est décidée à sortir ses dernières cartouches. Si elles atteignaient l’objectif, elle gagnerait; mais au cas contraire, elle vivrait le ridicule.

- Il ne s’appelle pas Bernard Chathrain par hasard, ton papa? Et toi, tu ne serais pas Jeannette? a-t-elle lâché en fixant la fille dans les yeux.

Les collègue de la jeune femme ont crié „Oh!“ à l’unisson. Elle a porté ses deux mains sur le cœur, son visage s’est tout d’un coup décomposé; blême, elle a attiré à elle une chaise pour s’asseoir, a ouvert sa bouche pour dire quelque chose, a battu les lèvres plusieurs fois l’une contre l’autre; mais aucune parole n’est sortie de sa bouche. Comme sa gorge lui brûlait, elle a simplement dit d’une voix à peine audible: „À boire, s’il vous plaît“. Ses yeux ne voyaient pas la bouteille pleine d’eau qui, pourtant, était juste devant elle sur la table avec des verres vides. Malu savourant sa satisfaction, la regardait tranquillement avec pitié.

- Donnez-lui de l’eau, s’il vous plaît; elle va s’évanouir. a-t-elle dit aux infirmières.

Une des collègues lui a tendu un verre qu’elle a vidé d’un trait. Ayant retrouvé un peu d’esprit, elle a dit dans un souffle, sans vraiment s’adresser à quiconque: Dites-moi que je rêve. N’est-ce pas? Est-ce bien réel ce que je vis là? Maman, est-ce que tu peux m’expliquer ce qu’il s’est réellement passé, j’aimerais comprendre.

Juste à ce moment-là, le téléphone, posé à côté des bouteilles d’eau, s’est mis à sonner. L’une des infirmières a décroché, a écouté une voix dure, métallique, qui donnait des ordres, puis s’est tournée vers ses collègues, leur demandant de préparer rapidement une chambre privée pour une patiente qui allait sortir bientôt de la salle d’opération.

Malu a pris congé de Jeannette qui avait retrouvé ses esprits, après le choc. Sur son chemin de retour, elle a cherché à joindre son fils, qui était en vacances au Congo, mais n’obtenant pas de réponse, elle lui a laissé un message vocal: „ Henry, appelle-moi dès que tu peux. C’est très important“

Cette nuit-là, elle n’a pas pu dormir. Après la joie, elle est submergée par une vague de colère, dirigée contre son ancien mari. De tout le temps, elle savait qu’il n’était pas mort et qu’il avait fait tout ce scénario comme dans un film pour brouiller les pistes et la séparer définitivement de sa fille. Mais pourquoi cette méchanceté? Elle n’a jamais trouvé une réponse qui la satisfasse. Puisqu’elle a retrouvé Jeannette, elle se réjouissait du visage qu’il ferait en les voyant ensemble. Vraiment, les voies de Dieu sont insondables, s’est-elle dit.

Malu se trouvait engluée, jusqu’à trois heures du matin, dans ce blues. Jeannette lui a demandé de l’aider à comprendre. Elle s’est dit qu’elle allait lui raconter comment ils étaient heureux avant et quelque temps après sa naissance, son papa travaillant comme jeune professeur, expatrié, dans un grand collège de la place; et elle comme secrétaire de direction au cabinet du gouverneur régional; comment tout avait basculé lors de leur voyage en France; comment son père et ses parents avaient manigancé pour qu’elle y reste, sans son consentement; comment elle était rentrée au Congo sans elle et combien elle en avait souffert; comment elle avait piégé son père sur le conseil de sa famille afin d’avoir un autre enfant qui pouvait aussi la consoler; comment elle avait appris la nouvelle de la prétendue mort de son père et comment la famille de ce dernier avait interrompu les contacts. Et finalement, elle lui parlerait des démarches entreprises et avortées pour retrouver ses traces jusqu’à ce que le destin l’ait mise enfin sur son sillage. Prise dans ce flot de pensées, elle ne s’est pas rendu compte à quel moment le sommeil l’a emportée.

Le lendemain matin, c’était la sonnerie de son portable qui l’a réveillée. Au début, sous les effets du sommeil, elle a voulu l’ignorer; mais comme elle n’arrêtait pas, elle était obligée de prendre l’appel. C’était Henry.

- Maman, je viens de voir ton appel de la nuit. Tout va bien? a-t-il demandé, la voix pleine d’appréhensions.

- J’ai retrouvé ta sœur.

De l’autre bout du fil, Henry a cru n’avoir pas bien compris ce que sa mère lui disait. C’était comme si la vie s’était arrêtée. Après un moment, il a relancé la conversation.

- Tu as retrouvé Jeannette?

- Exact.

- Alors, ca, c’est la meilleure! Et comment ça s’est passé?

Après avoir écouté sa mère, Henry lui a promis de rappeler avec vidéo dans l’après-midi pour voir sa sœur.

Ayant  raccroché, Malu pensait que sa tête allait exploser, tant les douleurs étaient violentes. Comme elle était hypertendue, elle a d’abord pris sa tension artérielle par mesure de prudence. Dieu merci, elle n’était pas mauvaise du tout. Elle s’est ensuite enfermée dans la salle de bains, en est sortie quelques minutes plus tard; puis, sans prendre son petit-déjeuner, elle a pris sa voiture pour le home de personnes âgées où elle prestait depuis des années. Elle était en train de prendre sa pause petit-déjeuner, lorsque son portable s’est mis à vibrer. C’était Jeannette. Malu a compris directement que c’est sa sœur qui lui avait passé ses coordonnées. Ayant une journée de libre après sa garde de la veille, elle voulait venir à la maison pendant la journée voir sa mère. Rendez-vous a été donc pris pour l’après-midi, le même jour.

Après son travail, Malu est rentrée rapidement chez elle, pour mettre son appartement en ordre, avant que Jeannette n’arrive; mais lorsqu’elle a engagé sa voiture dans le parking, devant son immeuble, quelle était sa surprise de voir sa fille sortir de la sienne et de venir à sa rencontre! „Bienvenue chez ta mère!“ lui a-t-elle dit, tout simplement en l’embrassant sur les deux joues, mais au fond d’elle-même, elle brûlait d’envie de la transporter comme un bébé!

Son appartement se trouvait au deuxième niveau. Malu a ouvert la porte d’entrée et a laissé entrer sa fille. Jeannette a traversé l’anti-chambre sombre; sa mère l’a dirigée ensuite vers le salon suffisamment éclairé malgré les rideaux qui étaient tirés. Jeannette a immédiatement reconnu parmi les photos suspendues aux murs une photo d’elle à l’âge d’environ trois ans. Elle a expliqué avoir vu la même photo dans l’album de son père. Elle s’en est rapprochée, l’a caressée de ses doigts effilés tout doucement.

- Et celui-là, c’est qui? a-t-elle demandé en indiquant une photo à côté de la sienne.

- C’est ton petit-frère Henry.

- Oh mon Dieu! Je ne savais pas que j’avais un si beau petit-frère!

Sans même demander la permission de sa mère, Jeannette a aussitôt pris le cadre entre ses mains tremblantes et s’est mise à regarder la photo de près. „Il a beaucoup de traits de papa: même visage, même regard , sauf que Henry a des cheveux en boucles alors que papa est chauve.

Malu lui a remis deux albums entre les mains, puis s’est excusée pour aller se mettre à l’aise. Quelques minutes plus tard, elle est revenue au salon, toute fraîche, portant une robe en coton fleurie sur fond blanc. Jeannette a essuyé les larmes qu’elle ne pouvait arrêter de couler sur ses joues. Malu, qui jusque-là faisait preuve de maîtrise, s’est effondrée à côté de sa fille sur le canapé de velours brun. Les deux se sont retrouvées l’une dans les bras de l’autre, en train de pleurer, inconsolables. Elles sont restées ainsi enlacées, laissant libre cour à leurs émotions. Jeannette s’est remise à tourner les pages de l’album, puis s’est adressée à sa mère:

- Je savais au fond de moi que quelque chose n’était pas en ordre; mon père ne m’a jamais montré les photos de moi, bébé ou âgée de quelques mois comme celles-ci, a-t-elle dit en montrant les photos. Parfois, je me demandais si je n’étais pas adoptée et qu’il ne voulait pas me l’avouer. Et, en plus, il n’a gardé aucune photo de toi!

- Peut-être qu’il a déchiré les miennes qu’il avait prises lors de notre voyage en France.

Jeannette s’est remise à pleurer. Puis, prise d’une soudaine colère, elle s’est mise debout, s’est éloignée un peu de sa mère, a sorti son portable et a composé un numéro. L’attente n’a pas été longue.

- Ah, Jeannette, c’est toi! Comment ça va, ma grande? Tu n’as pas bonne mine, je vois. Il y a un problème? C’était sa belle-mère, l’épouse de son père qui réagissait sur appel-vidéo.

- Ca va, maman! Je peux avoir papa, s’il te plaît?

- Attends, je te le passe !

Pendant que sa belle-mère passait le portable à son père, Jeannette s’est approchée de sa mère et a attendu pour voir la surprise de son père. Les yeux de monsieur Bathrain se sont ouverts grandement en reconnaissant son ex-épouse à côté de sa fille. La surprise a été foudroyante; car il ne s’attendait nullement à la rencontrer un jour. „Merde!“ a été sa dernière parole avant de s’écrouler. Le portable a suivi le mouvement de la chute et montrait maintenant un plafond blanc. Aussitôt, Jeannette a entendu un cri strident de sa belle-mère qui percait ses tympans:

- Bernaaaaaard, ô mon Dieu!

Reprenant le téléphone et remarquant Malu à côté de Jeannette, elle lui a demandé à brûle-pourpoint:

- Qui est cette dame à côté de toi?

- C’est ma mère, ma mère biologique.

- Comment ta mère biologique? Ta mère biologique est morte depuis longtemps en Afrique!

- C’est ce que papa nous a tous raconté. C’est la raison pour laquelle je voulais qu’il m’explique.

En bonne infirmière, Jeannette instruisait sa belle-mère sur la façon de réanimer son père; mais celle-ci, désemparée, n’arrivait pas à exécuter tout ce qu’elle lui disait. Finalement, elle lui a demandé d’appeler rapidement le service d’urgence.

Reprenant la place à côté de sa mère, Jeannette s’est pris la tête entre les mains, sans comprendre ce qui lui arrivait. Malu l’a entourée de son bras droit, en guise de consolation. Après quelques minutes de réflexion, elle a repris son portable  et a appelé son mari, lui demandant de la rejoindre sans tarder chez sa maman après lui avoir indiqué l’adresse de cette dernière. C’est entre ses bras qu’elle s’est effondrée deux heures environ plus tard, lorsque la nouvelle de la mort de son père est tombée. Selon la belle-mère qui l’a annoncée, monsieur Bathrain est mort sur le coup. Il avait depuis trois ans des petits soucis du côté de son cœur, mais il ne voulait pas alarmer ses enfants. Alors, la vue de son ex lui a causé un grand choc que le cœur n’a pas pu supporter.

Les obsèques ont eu lieu une semaine plus tard. Jeannette et ses deux sœurs qui vivaient au Canada ont fait le déplacement; en revanche, Henry avec qui elle était maintenant en contact régulier, n’a pas voulu écourter ses vacances au Congo pour les obsèques d’un père qu’il n’a jamais connu et qui ne l’a jamais connu. Il a expliqué à sa sœur qu’il avait déjà pris toute une série de rendez-vous avec des médecins qui devaient faire le checking de ses grands-parents avant son retour en Belgique. „Je préfère plutôt m’occuper de vivants que de morts“ lui a-t-il lancé froidement au téléphone.

Lumbamba Kanyiki