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Monsieur Van der B est mort sans avoir reconnu son fils abandonné en Afrique. C'était la plus grosse bêtise de sa vie. Son enterrement s'est déroulé dans la stricte intimité sous un ciel belge gris, ce matin-là. Juste quelques personnes, des membres de famille et des amis proches, tous vêtus de noir, autour d’une tombe fraîchement creusée à côté de celle de son épouse, morte un peu plus d’une année auparavant, d’après la date mentionnée dessus. Dans le pré carré, on voyait d’abord sa petite sœur, une octogénaire, traits tirés avec de grosses lunettes sombres qui cachaient ses yeux. A côté d’elle, sa fille aînée, une divorcée d’environ 55 ans, avec ses deux filles d’environ 28 et 25 ans; et son fils, un jeune homme, massif, bâti comme un buffle, la cinquantaine révolue. Le prêtre, dans sa soutane blanche, au milieu du groupe, officiait la cérémonie de la mise en terre. Il demandait à la Sainte Vierge Marie d’accueillir son « fervent » serviteur au paradis et de lui donner une place de choix auprès du Père, etc.

Au moment où il allait purifier, pour la énième fois, le cercueil avec l’eau bénite que portait son servant de messe, il a été interrompu par des pas pressés de quelqu’un qui arrivait en courant. L’intrus, un métis aux cheveux crépus grisonnants, essoufflé par la petite course, a ralenti les pas, puis s’est arrêté juste devant le cercueil. Il s’y est recueilli et puis, s’épongeant le visage, a pris sa place dans la foule qui s’interrogeait du regard, sans jamais comprendre quelque chose. Le prêtre a poursuivi sa cérémonie là où il l’avait suspendue. Puis, les mots d’adieu au défunt se sont succédé : celui de la soeur d’abord, ensuite celui de la fille aînée. Le garçon, lui, s’est abstenu. L’inconnu a suivi en silence tout ce qui se disait sur le défunt : un homme serviable, aimé dans son village, très bon père de famille, etc. Il avalait tous ces éloges que les gens prononcent toujours, lorsqu’ils sont pris par l’émotion d’une perte tragique.

Après l’enterrement, le métis a voulu s’éloigner de tout ce monde qui, d’ailleurs, lui était étranger. Car, même s’il s’était préparé à des émotions fortes à la rencontre éventuelle de son père, il ne pouvait s’imaginer se retrouver à l’enterrement de ce dernier. C’en était trop pour lui ; il avait besoin de s’isoler pour réfléchir.

Il a déjà fait quelques pas vers la sortie lorsqu’une main a caressé son épaule droite. C’était la sœur du défunt.

- Excusez-moi monsieur , moi, je suis la sœur du défunt, sa petite sœur. Mon nom, c’est Véronique, Véronique Van der B.. Et vous, vous êtes ?

Pendant qu’elle se présentait, elle a été rejointe par sa nièce et son neveu, curieux de connaître l’inconnu.

- Si vous êtes la sœur du défunt, c’est que vous êtes ma tante. Moi, je suis son fils. Je m’appelle Pierre Van der B. Comme vous pouvez le voir - il a continué en montrant sa tenue ordinaire- je ne savais pas que je venais à l’enterrement de mon père, je suis vraiment bouleversé.

Ç’a été une bombe. La fille du défunt a regardé son frère qui, à son tour, a regardé sa tante. Tous surpris.

- Comment vous êtes « son fils » ? Notre papa ne nous a jamais parlé d’un fils qu’il aurait eu dans n’importe quel coin du monde ! s'est emportée la fille aînée, hors d’elle. Elle s’est retournée vivement vers sa tante :

- Papa vous avait déjà parlé de ça ?

La tante a marqué une pause qui semblait durer une éternité. En effet, elle s’est rappelé une dispute qu’il y avait eue à la maison. Elle devait avoir vingt-cinq ans à l’époque. Son frère qui revenait d’Afrique, en vacances, avait annoncé aux parents sa liaison avec une Congolaise qu’il comptait épouser. Son père avait piqué l’une de ces colères qu’on ne lui connaissait pas d’habitude. Et c’était la fin de son aventure en Afrique. Mais tout ça, elle n’avait pas besoin de le leur dire maintenant.

 

- Jeanne, est-ce que nous pouvons parler de tout ça plus tard ; en effet, les gens se dirigent déjà au restaurant et nous devons être là pour nous occuper d’eux, lui a répondu sa tante Véronique.

- Il n’y a pas de "plus tard" avec ce monsieur, a rétorqué la nièce, très énervée. On ne peut pas débarquer comme ça, à l’improviste, le jour de l’enterrement de notre père pour troubler nos esprits. Et s’il prétend n’avoir pas su qu’il venait à l’enterrement, comment y est-il arrivé ?

Pierre n’a pas du tout compris la colère de celle qui devait être sa sœur. Il a marqué une petite pause, le temps de digérer les propos qu’elle venait de prononcer. Puis, la regardant droit dans les yeux, il a répliqué :

- D’abord, en venant au monde, nous ne choisissons ni nos parents ni nos familles ni nos pays et continents. Soyez contente d’avoir connu papa et d’avoir grandi entre les deux parents ; mais sachez aussi que c’est tout à fait légitime qu’un fils cherche à connaître son père. Si vous étiez à ma place, vous ne feriez pas autrement !

Ensuite, pour lever tout équivoque, il a expliqué comment il avait mené, pendant plusieurs années, des démarches pour retrouver son père, comment il était tombé sur ses traces deux ans auparavant comme par un pur hasard, comment son père lui avait opposé un refus catégorique de le rencontrer. Plus tard, puisqu’il tenait tout de même à le connaître et lui poser quelques questions qui le préoccupaient, il a repris contact avec lui, le harcelant presque afin de faire sa connaissance. C’était un mois avant son décès. Cette fois-là, il était plus ou moins abordable, et avait même accepté de le recevoir. La dernière semaine avant le décès, il a voulu, à plusieurs reprises, prendre un rendez-vous avec lui, mais le téléphone ne répondait plus. C’est ainsi qu’il a préféré venir ce matin-là. Mais en arrivant à l’adresse indiquée, il a sonné plusieurs fois ; personne n’est venu lui ouvrir la porte. Jetant un coup d’œil à la maison voisine, il a vu un monsieur qui travaillait dans son jardin. C’est grâce à ses indications qu’il est venu juste à temps pour assister à l’enterrement.

 La tante, à son tour, lui a expliqué que, si son père ne répondait pas à ses multiples appels, c’est parce qu’il était déjà à l’hôpital, gravement malade. Pierre sentait par les regards que la fille aînée échangeait avec son frère qu’il n’était toujours pas le bienvenu. Alors, il a sorti une carte de visite qu’il a tendue à sa tante :

- Au cas où vous auriez envie que nous continuions notre entretien , vous savez au moins où me trouver.

Mais avant que la tante ait jeté un coup d’œil sur la carte, sa nièce l’a happée et mise en morceaux.

- Disparaissez ! Nous n’avons pas besoin de vous ici! lui a-t-elle crié.

Pierre l’a simplement regardée avec pitié, puis, il s’est incliné devant sa tante et s’est dirigé calmement à la sortie du cimetière. Dehors, l’air était lourd, chargé d’humidité. Il a traversé la grande route comme un automate, sans savoir quelle direction prendre, puis il a continué à déambuler, la tête en feu. Quelques instants plus tard, il a stoppé un taxi qui passait et s’est laissé tomber sur le siège arrière comme un sac de pomme de terre. « Bruxelles » a-t-il grommelé au chauffeur. Il était très fâché à cause de l’humiliation qu’il venait de subir, et aussi très déçu de la nouvelle tournure des évènements. Tous les efforts déployés pour rien. Jamais, se disait-il, il n’aurait des réponses à ses questions. Il ne saurait jamais pourquoi son père les avait abandonnés, sa mère et lui : Et pourtant elle l’avait beaucoup aimé et l’avait même attendu plusieurs années avant de se rendre à l’évidence. Il s’est souvenu du jour où, adolescent, il avait surpris sa mère, pleurant seule dans sa chambre à coucher, avec, entre les mains, une photo sur laquelle il y avait lui, Pierre, assis entre ses deux parents. Une photo qu’il avait déjà vue, prise dans leur maison en ville, du temps où monsieur Van der B. travaillait comme médecin à l’hôpital général et elle comme infirmière. Lorsqu’elle avait remarqué sa présence, elle s’était essuyé les larmes, et avait remis la photo dans sa valise d’où elle l’avait tirée, puis elle lui avait simplement dit : « Va faire tes devoirs ! ». À partir de ce jour-là, voyant la douleur de sa mère, il s’était juré de ne plus jamais la faire souffrir. Et il avait tenu parole.

                                                                                                                  * * *

Lorsque la famille est arrivée au restaurant, les amis du défunt étaient déjà installés à une table longue, placée au fond de la salle. En face, un buffet composé des sandwichs, des croissants, des baguettes coupées, des saucissons, de la pâtée de foie, du fromage, du jambon, des cruches de jus, des thermos de thé et de café, etc. Bref, tout ce dont ils avaient besoin pour un petit-déjeuner copieux. La tante est allée s’asseoir entre deux vieux amis de son frère, pour ne pas se mettre à côté de sa nièce qui lui a manqué du respect en lui arrachant la carte de visite tout à l’heure. Sur le champ, elle n’avait pas réagi, d’ailleurs les circonstances ne le permettant pas. Néanmoins, elle lui avait exprimé sa colère par le regard foudroyant qu’elle lui avait jeté.

Le petit-déjeuner s’est déroulé en silence, brisé par moment par les amis du défunt qui se racontaient l’une ou l’autre anecdote impliquant le défunt. Presque en face d’elle, un couple était en conversation ; la femme chuchotait toujours quelque chose à l’oreille de son compagnon en jetant des regards furtifs tantôt à Véronique, tantôt au reste de la famille, assis au début de la table. Véronique priait de tout son cœur pour que les autres ne revinssent sur Pierre. Dieu merci, tous sont restés sages, gardant des questions pour plus tard, probablement. Au bout d’environ une heure, le petit-déjeuner est fini. Comme dehors la pluie maintenant menaçait de tomber, tout le monde voulait rentrer au plus vite. Les amis du défunt ont été les premiers à s’en aller. Véronique, qui ne voulait pas rencontrer sa nièce et son neveu, est allée régler la facture avec le restaurateur, puis elle leur a lancé un « au revoir » du bout de lèvres et a pris à pied la direction de son domicile.

Le soir, Jeanne était seule chez elle, au salon, ses deux filles s’étant déjà retirées dans leurs chambres. Pendant tout l’après-midi, elles avaient reçu des amis venus les consoler. La dernière visiteuse venait de partir ; Jeanne, crevée, voulait déjà entrer dans la salle de bain pour se préparer à dormir, lorsque son téléphone s’est mis à sonner. Elle a jeté un coup d’œil sur le petit écran, c’était sa tante Véronique. Prendre ou ne pas prendre ? se demandait-elle, surtout qu’elle l’a boudée pendant tout le temps au restaurant. Mais comme le téléphone sonnait sans interruption, elle s’est décidée à regret d’en finir une fois pour toutes.

-  Bonsoir tante, quoi de neuf, a-t-elle demandé en faisant un effort pour paraître polie.

- Tu es devant ta télé ? 

- Non, je me prépare à aller au lit.

- Va vite sur RTBF, il y a une émission importante ; Dépêche-toi, sinon tu vas rater ce que je voudrais te montrer.

Jeanne a rapidement allumé la télé, se demandant ce qu’il y avait de très important qui pût mériter un appel aussi tardif. Les premières images montraient une vue d’ensemble du plateau : cinq personnes assises en demi-cercle devant l’assistance. Vraisemblablement quatre invités installés deux de chaque côté du modérateur. C’était une émission politique.

- Tante, c’est une émission politique. Moi, la politique, ce n’est pas mon truc. Je vois une, deux, trois...cinq personnes dont un monsieur noir. Pas d’intérêt pour moi.

- Regarde bien ou attends que la régie rapproche les images ! a insisté la tante.

- Mais tante, ce que je suis très fatig...Oh mais ce n’est pas ton neveu de ce matin ? Elle a réagi vivement en découvrant Pierre sur le plateau.

- Lis ce qui est écrit en-dessous de son image !

- Mais dis donc ! Il est ministre ! Ministre des Affaires Étrangères du Congo !!!

- Oui, tu as bien lu.

Silence. Reprenant la parole, Véronique lui a dit :

- Mon frère, de son court séjour en Afrique, en est revenu avec quelques proverbes des Africains qu’il me répétait souvent, entre autres celui-ci : ne prive jamais à manger à celui qui est déjà rassasié ! Tu as compris, Jeanne ? Ne prive jamais à manger à celui qui est déjà rassasié ! Dors bien , ma fille!

Et elle a raccroché.

 

Lumbamba Kanyiki