Mais qu’est-ce qu’est l’amour ?
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Lorsque j’étais petit séminariste au petit séminaire de Kabue -je ne me souviens plus à quelle occasion- je rendis visite, en compagnie de deux amis, à un vieux prêtre au Grand Séminaire de Malole. Il y était chargé de cours de théologie. Nous étions tous assis dans son petit salon, dans des fauteuils en rotin, en train de siroter du jus d’orange pressée. Notre conversation nous conduisit, je ne sais comment, à parler d’amour. Et le prêtre de nous demander : « Qu’est-ce que l’amour, selon vous ? »
Nous nous consultâmes du regard.
- Mais l’amour, c’est l’amour !, avança un copain, en riant
- Oui, l’amour, c’est l’amour. Tout le monde en parle, mais comment peut-on le définir ? réagit le prêtre.
Un autre ami prit la parole et lui dit : « l’amour, c’est le sentiment qui attire les gens, les uns vers les autres. L’amour, c’est aimer.
- Mais aimer, c’est quoi ? Répliqua le vieux prêtre, un peu agacé.
Nous nous regardâmes de nouveau à tour de rôle, ne sachant exactement comment répondre à cette question aussi simple, mais posée de façon inattendue. Le prêtre nous observa à tour de rôle dans le silence qui planait sur nous. Après un bref instant, il prit la parole : je vais vous raconter un petit conte ; peut-être que, à travers lui, vous pourrez me dire exactement ce qu’est l’amour.
« Dans le cadre de relations d’amitié nouvellement créée, un président africain envoya pour la toute première fois une délégation en Chine, composée d’une vingtaine de ministres et de chefs d’entreprises. Ils devaient voir comment vivaient les Chinois et leur montrer des opportunités qui s’offraient à eux d’investir dans leur pays. Nous sommes là à l’époque de Mao Tse Tung.
Les Africains furent bien accueillis dans une des meilleures Villas du timonier chinois. À l’heure du dîner, ils furent conviés dans une salle bien spacieuse et richement décorée de tableaux et de vases posés sur des armoires tout aussi bien décorées que les murs de la villa. Ils y trouvèrent un grand plateau argenté installé en plein milieu avec une vingtaine de coussins tout autour, sur lesquels ils devaient s’asseoir et manger. Une montagne de riz occupait le centre du plateau, garnie de boules de viande couvertes d’une sauce brune. Devant chaque coussin se trouvaient bien posées deux baguettes fines d’environ un mètre cinquante de longueur ; les convives devaient s’en servir pour manger ! La vue du plateau, fumant et dégageant un arôme suave, aiguisait déjà leur appétit. Mais comment allaient-ils utiliser les baguettes aussi longues, eux qui sont habitués aux couteaux et fourchettes ? Après une courte consultation entre eux, ils firent appel au maître de la maison, qui les avait accueillis, et lui demandèrent des cuillères, fourchettes et couteaux afin de manger comme chez eux. « Nous vous recevons suivant notre tradition ; nous ne connaissons pas de couteaux et de fourchettes à table, mais plutôt des baguettes. Alors, bon appétit ! » leur répondit celui-ci. Puis, il se retourna sur ses talons et disparut. Restés seuls, les Africains se demandaient comment ils allaient faire pour résoudre cette énigme, et calmer la faim qui leur taraudait déjà les ventres. Leur première réaction, comme certains peuvent s’y attendre, fut de prendre les baguettes à deux mains afin de se nourrir. Mais ils n’y arrivèrent pas ; celles-ci étaient trop longues et peu pratiques. Ils restèrent là, à essayer toujours et toujours de retourner les baguettes vers leurs bouches, sans réussir à y mettre ni un morceau de viande ni une bouchée de riz. La déception était grande. Certains s’énervaient et critiquaient ouvertement cette manière inhabituelle de recevoir ses visiteurs, alors que tous les hommes de la terre utilisaient les couteaux et fourchettes à table. « Qui sont-ils, eux, pour nous faire perdre un temps si précieux, alors que nous avons un programme bien chargé ! » se dirent-ils. Ils se consultèrent de nouveau et décidèrent de recourir encore au maître de la maison. « Nous aussi, nous voulons respecter notre tradition. Pourriez-vous nous apporter un bassin d’eau afin de laver nos mains, car nous allons manger comme dans nos villages. » lui dirent-ils. Ils se butèrent de nouveau à un refus poli, mais catégorique du Chinois. « Nous sommes ici, en Chine et non chez vous, en Afrique ; c’est nous qui vous recevons, et nous le faisons suivant notre tradition ! ». Sur ce, comme la première fois, il se retourna avec un léger sourire aux lèvres et s’en alla.
Après plusieurs minutes de discussion et d’incertitude, un homme dans la délégation cria soudain : « J’ai trouvé ! Je vais vous expliquer ma démarche : puisque nous ne pouvons nous nourrir, nous-mêmes, je propose que chacun se serve de baguettes devant lui pour nourrir au moins son vis-à-vis ! ». Les autres le regardèrent, médusés. Mettant en pratique son idée, il s’assit et demanda à son vis-à-vis de faire de même. Il prit ensuite les deux baguettes, de deux mains d’abord, saisit un morceau de viande et le porta à la bouche de celui-ci qui le mangea. Après, il lui servit du riz porté sur les bouts de baguettes réunis. Il continua ainsi à lui donner à manger sous le regard ahuri des autres. Passé le moment de stupéfaction, un après l’autre, les membres de la délégation l’imitèrent et commencèrent à nourrir leurs vis-à-vis. Au début, c’était difficile, mais, au fur et à mesure qu’ils mangeaient, de deux mains, ils réussirent à manipuler les baguettes avec les doigts d’une seule main. Enfin, au bout d’une demi-heure, ils vidèrent tout le plateau, et tout le monde était rassasié. Lorsque le maître revint plus tard, il trouva les Africains en train de commenter joyeusement leur nouvelle expérience, malheureusement, il ne pouvait pas comprendre ce qu’ils se disaient dans leur langue maternelle. »
Le prêtre termina son histoire et nous demanda de nouveau :
- Qu’est-ce que cette histoire nous apprend sur l’amour ?
L’un de mes amis prit une gorgée de jus comme pour mieux digérer ce que le prêtre venait de nous raconter, et lui répondit : l’amour, c’est le partage.
- Et toi, dit-il en posant les yeux sur moi. Jusque-là, tu n’as rien dit.
- L’amour, c’est savoir faire passer les besoins de l’autre avant ses propres besoins, lui dis-je timidement.
Et le prêtre de conclure : « Tout ce que vous avez dit est bon. L’amour, c’est comme ces longues baguettes chinoises ; il faut savoir bien le pratiquer, en toute humilité. En effet, l’amour, c’est le sacrifice de soi. C’est donner sans attendre quelque chose en retour. Vous avez remarqué que les Africains ont commencé par vouloir se servir des baguettes aussi longues, en cherchant à les retourner, chacun vers sa bouche. C’était naturellement une tentative vouée à l’échec. Il en est de même de l’amour ; il n’est pas égoïste. Sachez que le vrai amour est désintéressé, inconditionnel et éternel. Je souhaite que vous le pratiquiez dans vos familles et autour de vous. Saisissez, donc, vos baguettes chinoises et servez votre prochain quel qu’il soit! Et vous en sortirez gagnants ! »
Si je ne me rappelle plus le nom de ce vieux prêtre, sa leçon, elle, j’essaie de l’appliquer tous les jours.
Lumbamba Kanyiki
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