sept perles dans le vomi
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Les trois amis, arrivés presque au même moment, s’installèrent comme d’habitude, autour de la table placée au fond du local, loin des autres clients, eux aussi habitués du seul café du village des pêcheurs, niché au fond de la vallée qui débouchait sur la mer. Il y avait d’abord le père Daniel, un septuagénaire, dont la barbe sentait toujours le tabac. Il était connu dans tout le village pour sa rigueur dans l’application de la parole biblique. Il était envoyé dans ce coin perdu, une dizaine d’années auparavant, par son évêque avec qui il ne s’entendait pas du tout. Venait ensuite William, le policier que tout le village craignait à chacun de ses passages, car il ne connaissait pas d’amitié dans l’application de la loi ; et enfin, Léopold, l’instituteur du village, un jeune homme de 35 ans, adulé par les parents pour la formation stricte qu’il prodiguait à leurs enfants. Lui aussi avait atterri dans ce village comme par hasard, après des années de chômage en ville où il avait terminé ses études de pédagogie. Plusieurs causes avaient concouru au renforcement de leurs amitié : D’abord, tous les trois étaient étrangers au village. Ensuite, il faut aussi signaler qu’ils se considéraient comme les seules élites, des gens instruits qui ne devaient pas se mêler aux autres, pêcheurs et petits commerçants. Enfin, ils aimaient beaucoup discuter autour d’un verre de bière ou passer des heures comme ce jour-là à jouer aux cartes.
Le père Daniel prit le journal qu’il avait sous le bras et le lança sur la table, devant William : Qu’est-ce que vous fabriquez, vous autres de la justice ? Lis ce qu’il y a dedans, à la une !
Ce dernier, encore debout, se débarrassa de sa jaquette en cuir noir qu’il accrocha au dossier de sa chaise, prit le journal entre ses deux mains et lit à voix haute : un condamné récidive après neuf mois de libération : il tue trois enfants. Sans un mot de plus, il s’assit lentement et se plongea dans la lecture de l’article, ne faisant même pas attention à la serveuse juste à côté de lui qui déposait le plateau de boissons et le jeu de cartes sur la table.
Léopold prit les cartes entre ses doigts, les mélangea et attendit que le policier termine la lecture pour lancer le jeu. Lorsque William termina la lecture, il dit simplement au père Daniel :
- Ce sont des choses qui arrivent ; Il va encore retourner en prison pour beaucoup d’années cette fois-ci ». Mais le père ne l’entendit pas de cette oreille. Il répliqua :
- Est-ce qu’on peut attendre quelque chose de bon d’une pourriture ? D ‘une pourriture ne peut sortir qu’une pourriture ! Il fallait garder ce fou en prison ; il nous aurait épargné d’autres désagréments. Trois innocents arrachés de leurs familles, tu te rends compte !!!
- Il y en a beaucoup de ce que tu appelles « pourriture » qui se repentissent ; la prison est aussi là pour rééduquer. N’est-ce pas Léopold ?
Ainsi, les trois amis s’engagèrent dans un débat ininterrompu. Léopold vint à la rescousse du policier. Il soutint que les gens commettaient des infractions par ignorance. S’ils recevaient une bonne éducation, ils n’arriveraient pas à commettre des crimes. En effet, selon lui, la connaissance libère. Le prêtre, quant à lui, était convaincu qu’un criminel ne pouvait se repentir que s’il était touché par la grâce divine ; de lui-même, il ne pouvait rien faire et l’État ne pouvait pas laisser ces fils de Satan circuler dans la rue, car, leur place étant naturellement en prison ou en enfer.
Pendant ce temps, la salle s’était remplie. Pierre, le patron du café, vint prêter main forte à ses serveurs dépassés par les appels des gens qui commandaient sans cesse. Voulant passer à côté de la table de nos trois amis, il fut interpellé par Léopold : Pierre, nous avons une discussion intéressante ici. Est-ce que d’une pourriture, on peut tirer quelque chose de bien ?, lui demanda-t-il.
Pierre était taciturne. D’ordinaire, il ne se mêlait pas aux discussions de ses clients ; il passait la plupart de son temps à observer la salle, à veiller à ce que les clients ne manquent de rien. Lorsqu’il allait comme ce soir-là, secourir ses serveurs, il avait toujours un petit mot gentil à chacun de ses clients habituels et tout s’arrêtait là. Ce qui veut dire qu’il était très surpris par la question de l’instituteur. Il inspira profondément et lui répondit :
- S’il est connu que de la pourriture ne peut sortir que de la pourriture, au moins dans ce village, une légende court selon laquelle de la pourriture est sortie, il y a plusieurs années, une beauté incommensurable, une merveille. Vous connaissez ce grand magasin « G… et fils » ? Continua-t-il, Il semble que la fortune de la famille est partie de sept perles découvertes par l’un des arrières grands-parents dans le vomi d’un gros poisson jeté par la mer sur la plage. Je vais vous la raconter...
« La quiétude de ce matin-là dans le village fut brisée par des cris stridents qui venaient de la mer . Les curieux, vieillards, hommes, femmes et enfants abandonnèrent leurs activités et se ruèrent dans la direction d’où ils venaient pour en savoir plus.
Et voilà ! Un gros poisson s’était échoué sur la plage pendant la nuit et gisait, épuisé, sur le flanc droit, à plusieurs mètres de la mer. Comme il avait des difficultés à respirer, le chef du village qui était descendu sur le lieu ordonna à la foule autour de l’animal de se retirer et demanda aux villageois d’aller puiser de l’eau pour l’asperger sur son corps afin de l’hydrater avant de le retourner à la mer, son milieu naturel. Mais ne sachant pas avec quel moyen il allait déplacer ce monstre de plusieurs tonnes, il se rendit ensuite en ville, en informer les autorités de la région.
Au bout de trois jours d’attente inespérée, la bête mourut. Mais avant de rendre l’âme, il vomit plusieurs kilos de matières nauséabondes que les villageois ne voulaient absolument pas voir, tellement elles sentaient mauvais. Ils se précipitèrent sur le cadavre, le dépecèrent et se partagèrent sa chair.
Plusieurs semaines passèrent et la vie reprit son cours normal sur la plage où presque tout le monde évitait de se hasarder du côté du vomi. Cependant un jour, un groupe d’enfants courait sur le sable chaud, un après-midi, après l’école, et voilà, ils arrivèrent au lieu où s’était échoué le gros poisson. Ils ne sentirent plus la puanteur du vomi, mais le tas était toujours là, couvert d’une couche sèche, craquelée a certains endroits. Pendant que les autres continuaient leur chemin, un des garçons s’approcha par curiosité et vit quelques graines laiteuses qui brillaient dans le tas comme les billes avec lesquelles ils jouaient. Ils s’accroupit et les ramassa ; elles étaient au nombre de sept. Très belles, blanc cassé, d’une rondeur parfaite. Rayonnant de joie, ils les exhiba à ses amis :
- Voici ce que j’ai trouvé dans le vomi du gros poisson !
- Ah des billes, garde-les, nous allons jouer avec plus tard ! » lui dit un garçon. Les autres, voulant aussi avoir les mêmes « billes » commencèrent à fouiller avec des bâtons dans le vomi sec, mais ils n’en trouvèrent point d’autres.
Lorsque le garçon rentra à la maison le soir, il montra ses billes à son père qui les examina et reconnut aussitôt les perles :
- Où est-ce que tu les as trouvées ? Demanda-t-il à son fils.
- Dans le vomi du gros poisson sur la plage.
- Dans le vomi ? C’est pas possible !
Ils ne comprenait pas comment un poisson peut vomir des perles sur la plage, mais toutefois, très tôt matin le lendemain, ils se rendit en ville où il vendit les perles à un riche orfèvre qui lui proposa un très bon prix. Avec l’argent des perles, il ouvrit un commerce dans le village qui prospérait d’année en année et la famille devint riche. Et ce magasin, c’est le G...et fils que vous voyez aujourd’hui ! Alors, tout le village apprit que du vomi peut sortir quelque chose de bien.!
À peine qu’il termina sa légende, un juron retentit de l’autre côté de la salle : « Merde! Jusqu’à quand dois-je encore attendre ma bière ? Je meurs de soif, moi ! C’était un vieux pêcheur mécontent d’avoir attendu longtemps sa commande. Pierre s’excusa auprès des trois amis et se faufila très vite entre les tables vers son comptoir.
Restés seuls, le silence régna entre les trois amis qui fut finalement brisé par le prêtre :
- Une légende reste une légende, dit-il.
- Dans une légende, il y a toujours un brin de vérité, répliqua le policier.
Léopold vida son verre d’un trait, comme épuisé par la discussion. Il s’adressa à son tour au père Daniel :
- Cette légende me rappelle une autre histoire que j’ai lue dans la bible, mais que tu sembles avoir oubliée . Te souviens-tu de l’histoire du miel trouvé dans le cadavre du lion tué par Salomon ? Est-ce que tu pourrais en manger ou pas ? Demanda Léopold au prêtre.
Celui-ci se mit aussitôt debout et, sans un regard pour ses deux amis, sortit du café, le visage tout rouge.
Lumbamba Kanyiki
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