oies sauvages

La pluie avait cessé de tomber depuis plusieurs heures. Profitant du beau temps - la température étant montée de quelques degrés en ce jour de février - je désherbais le potager resté à l’abandon depuis le début de l’hiver. Soudain, sous le ciel bleu indigo, lavé de tout nuage, un cri déchirait le silence. Le même cri qui avait alourdi mon coeur de chagrin il y a environ cinq mois lorsque je les ai vues en route vers le sud, fuyant le froid d’hiver. Cela avait été un spectacle inoubliable pour moi et pour plusieurs habitants de la ville qui avaient assisté à la scène insolite qui se déroulait au dessus de leurs têtes. Immédiatement, j’ai arrêté mon travail et commencé à scruter le ciel au dessus de moi, cherchant à voir d’où elles allaient apparaître.

Tout à coup, elles étaient là, juste au dessus de ma tête. Des oies sauvages. D’abord, le guide dont j’entendais le cri. C’était un cri singulier, un cri qui sonnait comme un métal qui frottait contre un autre, un cri puissant, à intervalles réguliers, qui s’entendait à des kilomètres. Infatigable. Le chef ouvrait la voie, donnait la cadence, encourageait sa troupe, le cap toujours maintenu vers le nord. Derrière lui partaient deux lignes qui s’étendaient en s’élargissant: à gauche une courte, environ une trentaine de sujets et à droite une plus longue, le tout formant un grand signe d’approbation que les enseignants marquaient à côté de nos bonnes réponses sur nos copies des interrogations et des examens, mais renversé. Elles étaient une centaine au total, et suivaient, le cou tendu, en battant les ailes, calmes, silencieuses et obéissantes.

Le chef, devant, maintenait la cadence; les oies, à l’allure gracieuse et élégante, avancaient à vitesse régulière, traversant la ville et, plus loin, les champs laissés en friche. Depuis combien de jours volent-elles ainsi? Je me suis demandé.

A un moment, de la droite, de la plus longue ligne, une dizaine d’oies, peut-être essoufflées, se détachant du groupe, a ralenti et marqué un léger retard. Mais, en quelques secondes, elles ont recouvert l’écart et recouvré la compagnie.

Maintenant, je les voyaient par derrière. Déjà très loin, elles poursuivaient inlassablement leur voyage, toujours sous la direction de leur chef dont le cri me parvenait aussi dur et sec, mais affaibli par la distance.

A l’horizon, elles étaient devenues des points minuscules. Bientôt elles vont se poser quelque part, se reposer, dormir et reprendre leur route demain, je me disais intérieurement, en même temps que des questions se bousculaient dans ma tête: Combien de pays, de frontières, de rivières, de fleuves et de mers ont-elles traversés? Où se sont-elles approvisionnées pour survivre et où vont-elles exactement passer l’été?

Un dernier regard à l’horizon, tout a disparu. La ville a retrouvé son calme habituel, et moi, je suis retourné à ma besogne. Mais une nouvelle pensée poursuit son chemin dans ma tête: si nous les humains, nous observions bien la nature, nous détruirions nos frontières de haine pour un immense village planétaire de paix, où il ferait beau vivre.


Lumbamba Kanyiki