Le bosquet entre les deux villages est relativement calme. Le soleil jaune d’un après-midi automnal darde ses rayons sur les feuillages couleur d’or; certains glissent entre les branches et viennent réchauffer le sol couvert d’une nappe de feuilles mortes. Dans l’air, plane une odeur chargée d’humidité.

Devant moi, s’ouvre une large allée sablonneuse qui rampe sur le coteau vers le plateau peuplé d’arbres géants. À quelque cinquante mètres, une jeune famille: l’homme, derrière une poussette, marche à côté de sa compagne en manteau brun et les mains enfoncées dans ses poches. Deux fillettes d’environ six et quatre ans se poursuivent devant eux en riant. „Hallo“ je les salue lorsque j’arrive à leur hauteur. Les deux fillettes me regardent avec curiosité. Je leur souris; la plus jeune, timide, se couvre la bouche et se retourne vers les parents. Je continue mon chemin. La route contourne le bois vers la droite, ramenant le soleil en plein visage. Aveuglé par ses rayons, je saute au dernier moment sur le côté pour laisser passer un groupe de jeunes descendant en toute vitesse, en sens inverse avec leurs vélos tout-terrain.

Au beau milieu de cette pente, j’apercois, de derrière, deux têtes blanches très proches sur des épaules voûtées par le poids de l’âge. Un couple d’octogénaires avance tout doucement, anlacé, vers le plateau là haut. L’homme, blouson en cuir noir, parle, le visage maintenant tourné vers la femme qui regarde devant elle. Tout à coup, elle éclate de rire. Un rire sonore qui arrive jusqu’à moi. Quelle belle image, ils m’offrent, les deux-là! Image devenue rare, car, les mariages ne durant que la vie d’un feu de paille, nous sommes déjà habitués à croiser des personnes âgées allant seules sur nos routes, le regard vague et les pensées ailleurs....

Je prends instinctivement l’option de me rapprocher d’eux pour mieux les voir, lorsqu'un jeune homme qui vient en face de moi avec son chien m’interpelle: „ Salut, Monsieur Tshiamba, ca fait longtemps!“ Je reconnais aussitôt Timo, le copain de mon fils, devenu entraîneur de l’équipe de foot de notre village. Tiens! Moi qui voulais suivre de près le couple de vieillards, me trouve coincé dans une conversation inespérée. Après les questions d’usage sur son ami, mon fils, auxquelles je réponds laconiquement afin de me libérer, au plus vite, il dirige maintenant la conversation sur le sport, sur le match de la veille:

- Vous avez vu le match d’hier, Monchengladbach contre Bayern?

Là, je me dis que si je réponds par un „non“, il va chercher à me relater ce qui s’y était passé ou faire un long commentaire, mais si je lui réponds par l’affirmative, nous terminerons vite notre conversation, et poursuivrons chacun sa route. Mais Je me trompe.

- Oui, je l’ai vu! Je lui mens, le regard tourné vers le couple pour ne pas le perdre de vue.

Il enchaîne:

- Cinq buts à zéro, monsieur Tshiamba! Qui l’aurait cru! Hier, je n’ai pas bien dormi du tout!

- Ah, puisque tu es fan de Bayern?

- Bien sûr! Vous ne le saviez pas? Je suis fan de Bayern depuis que j’étais tout petit, comme toute notre famille d’ailleurs.

Entre temps, le couple atteint le plateau. Comment vais-je m’en sortir? Le couple s’arrête et marque une pause en jetant un regard circulaire tout autour. Pour ne pas paraître impoli, je suis obligé de dire quelque chose, mais le temps presse. J’explique alors à Timo que la débâcle de Bayern est peut-être un accident de parcours ou due à l’absence de l’entraîneur mis en quarantaine à cause du test positif à la COVID-19. Encore une erreur de ma part; car il me donne en partie raison, et glisse aussitôt dans la brêche que je viens de lui ouvrir: la COVID-19. Entre-temps, le couple qui a repris sa marche disparaît de ma vue. Il me demande comment nous allons sortir du corona.

- Je ne sais pas, je lui réponds, question d’abréger la conversation.

-Il paraît que les personnes âgées vont prendre leur troisième dose de vaccin! Finalement, je me demande si les masques feront désormais partie de notre vie quotidienne.

- Peut-être.

Silence de mort. Un ange passe, comme on dit.

Il semble que je ne suis pas le seul à perdre patience. Le chien de Timo se met à aboyer et à tirer sur sa laisse. Ce dernier regarde son chien, me tend le poing que je touche aussi avec le mien en guise d’aurevoir; et il me demande de saluer son ami, puis, descend vers la sortie.

Vite, récupérons le temps perdu! J’accélère la marche pour rattraper le couple que je souhaite retrouver debout quelque part en train d’observer la nature. En quelques minutes, j’arrive là où ils venaient de faire leur première halte. Le terrain est plat. La route vire légèrement vers la droite. Et à cet endroit, les grands arbres formant un rideau contre le soleil prolongent leurs ombres sur la route et dans le taillis que je scrute minutieusement; mais pas de traces du couple. Je cours maintenant sur la route déserte, jetant un coup d’oeil à gauche et à droite, à travers le bois pourtant clairsemé. La route débouche sur trois directions, en forme de palmier, dans les champs de maïs qui bordent le bosquet: celle du milieu, beaucoup plus large, donne sur la forêt un peu plus loin. Mais aucune âme n’y circule. Celle de droite et de gauche très étroites tournent et disparaissent entre le bois et les champs.

Comme le soleil fait ses caprices et se cache derrière les nuages, je m’en vais au hasard chercher mon couple vers la droite. Regard à gauche dans le champs de maïs, regard à droite dans le bois. J’avance esprit, aux aguets. Personne. Les vieux se sont volatilisés. Je continue ma course comme un fou. Un virage à gauche, l’allée s’élargit. Une femme d’un certain âge et une fille d’environ une vingtaine d’années marchent côte à côte. La jeune fille lance une balle à son chien qui la lui ramène sitôt ramassée. Elle prend le chien en laisse dès qu’elle m’aperçoit derrière elles. Je les dépasse avec un „Hallo“ d’usage, mais ma tête ailleurs. Je cours toujours, au risque de paraître ridicule sans tenue de sport.

Soudain un bruit des branches cassées. Je sursaute et jette aussitôt un coup d’oeil à travers les arbres, exactement là d’ou venait le bruit. C’est une antilope et son petit. Elle me regarde avec des yeux de reproches. Je comprends qu’il est temps pour moi de rentrer à la maison.

Lumbamba Kanyiki