Château d'eau (960x1280)

 

Il est de l’autre côté de la route très fréquentée à cette heure de la journée. Cologne se vide petit à petit après une journée caniculaire bien chargée. On aperçoit ici et là quelques touristes chinois en train de prendre des photos et des jeunes gens en train de jouer avec des pistolets à eau ; quelques amoureux, tels des tourtereaux s’embrassent langoureusement, assis sur les bancs sous les arbres ou couchés sur la pelouse. J’hésite un moment avant de traverser la route. Je me décide lorsque nos deux regards se croisent. C’est lui ; je ne peux pas me tromper, me dis-je. Vite un coup d’œil à gauche, un coup d’œil à droite, me voilà qui traverse la route en courant. « Bonjour », je le salue tout en fixant son regard pour retrouver les traits qui me restent encore dans ma mémoire. « Good evening, sir », il me répond avec un accent américain. « May I help you ? », me lance-t-il poliment. Première déception. J’ai dû faire une erreur. Comment puis-je être sûr de retrouver un vieil ami d’enfance après près de quarante ans ? Je me dis intérieurement. Celui que j’ai connu a disparu sans laisser des traces.

Confus, je balbutie quelques mots d’excuse mal préparés dans un mauvais anglais et je veux rebrousser chemin ; mais quelque chose me retient toujours immobile devant cet inconnu.

« Katoka 3, Kananga, République du Zaire . Ça ne vous dit rien ? », lui demandé-je. Il me fixe un instant, son regard se brouille, il recule pour bien me voir, alors je comprends que j’ai fait mouche. « How are you called ? » je lui demande. En fait, je veux connaître son nom. « Bill Gaye ! » me répond-il. Alors, ne sachant comment retenir mon émotion, je lui crie de toutes mes forces : « Eyi ! Bilolo wetu ! » en le pressant fortement contre ma poitrine. Puis, nous sommes restés quelques secondes à nous observer, sans rien dire. Malgré l’âge, il est resté le même bel homme, gardant toujours la même coupe de cheveux en forme de carré, bien défrisés et toujours teintés de noir. Peut-être, c’est ce qui a fait que je le reconnaisse tout de suite. Les joues se sont un peu affaissées. Les premières rides en forme de pâtes d’oie ont fait leur apparition à côté de ses yeux qui attiraient autre fois les filles. Les épaules sont un peu voûtées, et, sa veste un peu serré, trahit un ventre bedonnant. Il veut dire quelque chose en ciluba, mais se retient aussitôt. Je comprends qu’il a beaucoup perdu de notre langue. Alors, je l’encourage à poursuivre la conversation en anglais ; mais devant sa gêne, j’en prends l’initiative. « Depuis quand tu vis en Allemagne ? Qu’est-ce que tu es devenu après tout ce temps ? Je le bombarde de questions, les unes après les autres. En guise de réponse, il sort une carte de visite et me la tend. « Si je commence à répondre à toutes ces questions, ça nous prendra sûrement des heures. Voici ma carte de visite ; appelle-moi ; nous pourrons causer calmement ou nous convenir sur une éventuelle rencontre. Tout ce que je peux te dire pour l’instant est que je suis ici à Cologne en mission de service ; mais j’habite à Berlin où je travaille dans l’armée américaine. », me dit-il dans un anglais impeccable. Il s’excuse de nouveau parce qu’il doit répondre vite à un rendez-vous et a peur d’y être en retard.

Les retrouvailles avec Bilolo me donnent du tonus. Plusieurs de nos amis ont disparu ; d’autres pour toujours. C’est donc une joie immense que de retrouver ceux que nous ne croyions pas revoir! Je jette un coup d’œil sur la carte qu’il m’a remise : Engineer Bill Gaye, …Je la mets dans la poche de ma chemise, consulte ma montre. Avant de rencontrer Bill, j’étais en train de déambuler devant les enseignes des magasins pour tuer le temps. La soirée littéraire, qui, en fait, est l’objet de ma présence aujourd’hui dans cette ville, va bientôt commencer. Mes pieds me traînent tout doucement vers le lieu des rencontres.

Plus tard sur le chemin de retour, je revois Bill dans ma tête, pendant que je conduis. Les images de notre enfance défilent devant mes yeux.

Katoka 3, situé à environ 5 kilomètres de la ville et trois kilomètres de Ndesha, était une cité d’environ vingt à trente mille âmes, essentiellement, des classes moyennes. On y trouvait des instituteurs, des fonctionnaires de l’État, des cadres moyens ou agents de maîtrise des quelques entreprises de la place, issus de l’ancienne classe des « évolués » du temps de la colonisation. Presque toutes les maisons étaient pareilles, peintes en blanc ou en brun avec des taules en aluminium qui prenaient de la rouille avec le temps. On les appelait « les fonds d’avance ». Entourées d’une petite cours d’environs vingt mètres sur vingt et clôturées de fleurs tropicales, elles se composaient, pour la plupart, d’un petit salon, une petite salle à manger et deux à trois chambres à coucher. Les familles pouvaient disposer de l’une des chambres pour la cuisine, mais la plupart des familles préparaient dehors. La cuisine servait essentiellement à garder les ustensiles de cuisine et à stocker la nourriture. Le courant était une denrée rare. Lorsque les familles constataient que les chambres étaient plus peuplées, ils se faisaient construire une annexe derrière la maison. Les grands enfants, plus exactement les garçons pouvaient y loger. Nous les appelions les « châteaux ». Les avenues, plus ou moins larges et non asphaltées, nous servaient de terrains des jeux. Presque tous les voisins n’ayant pas de voitures, nous pouvions y jouer au foot pendant des heures sans nous fatiguer, surtout pendant les vacances.

Je ne peux me rappeler à partir de quand, Bilolo et moi sommes devenus très proches. Tout ce dont je me souviens est que son père et le mien travaillaient à l’hôpital général. Dans sa famille, il venait en deuxième position après une fille qui était amie à ma deuxième grande sœur. Nous avions fréquenté la même école primaire officielle de Katoka II. Une école mixte. Chaque matin, vêtus de notre uniforme, un short bleu et une chemise blanche, cartable derrière le dos, nous faisions route ensemble vers l’école située à environ trois kilomètres de chez nous. Les routes étaient bondées à cette heure matinale, avec les élèves allant par petits groupes et les femmes commerçantes, leurs colis sur la tête, se dirigeant au marché central. Enfants, nous trouvions cette distance extrêmement longue, mais avec le temps, nous avions fini par nous y habituer.

L’école était un complexe, composé de quatre bâtiments disposés deux de chaque côté avec les toilettes au milieu, le tout formant la lettre H. De vieilles bâtisses aux vitres cassées, aux murs délavés sur lesquels les enfants avaient griffonné au charbon leurs surnoms : « Jim, Lex Barker, Otis, Pikett, etc » Tous, les noms des stars de la musique ou des films qu’ils allaient voir au ciné Pax et Plazza. Bien que les séances aient lieu les après-midis, les jeunes disaient toujours qu’ils allaient « aux matinées ». Comme nous, nous étions encore très petits et les parents ne nous permettaient pas d’aller aux « matinées », nous écoutions toujours avec beaucoup d’envie ce que nos aînés nous racontaient sur les films qu’ils avaient vus : les contes de Monte Christo, les trois mousquetaires, Tarzan, etc . Alors, pour s’identifier à leurs héros des films, ils prenaient leurs noms et allaient jusqu’à les griffonner aux murs des bâtiments publics et des maisons.

Comme les bâtiments de l’école formaient la lettre H, ils formaient logiquement deux cours assez spacieuses. Les arbres plantés juste devant les bâtiments offraient de l’ombrage pendant des journées chaudes comme on en trouve dans des régions tropicales. Leurs branches servaient aussi de chicottes aux enseignants pour « corriger » les élèves récalcitrants ou stimuler l’intelligence de ceux ou celles qui ne travaillaient pas bien à l’école. Les enfants s’en servaient aussi pendant les récréations pour en faire des goals dans leurs parties de football.

Bilolo pouvait oublier ses livres de l’école, mais jamais sa balle. Sitôt qu’on sonnait la récréation, il jetait tous ses cahiers et livres dans le casier de son banc et s’emparait de sa balle. Nous sortions, alors, en trombe, sur la cour. Certains montaient aux arbres pour couper les branches devant servir des goals. Après avoir formé spontanément nos équipes, la partie pouvait commencer ; il n’y avait pas de minutes à perdre puisque la récréation durait à peine une quinzaine de minutes.

Oubliées les mathématiques et les règles de français que les profs nous faisaient entrer dans nos têtes à coups de bâtons. Les élèves couraient dans tous les sens et criaient comme des fous. Les filles jouaient aux « kangué 1» ou au saut à la corde entre elles. Certains élèves s’éclipsaient pour aller acheter des beignets de riz ou à la farine de froment et des arachides grillées. Là, c’était encore marrant : un petit beignet pouvait être partagé en trois ou quatre personnes, pourvu que chacun en sente le goût dans la bouche! Les arachides se vendaient dans des boîtes de tomates dont les marchandes avaient pressé le fonds à l’intérieur pour en diminuer le contenu. Ainsi, de l’extérieur, on pouvait penser que la boite était pleine, mais la quantité d’arachides achetée était moindre. C’était la tactique de marchandes véreuses qui voulaient réaliser plus de bénéfices. Lorsque la cloche annonçait la fin de la récréation, on se taisait, se remettait en rangs pour la seconde partie des cours qui allait jusqu’à midi et demi.

Sitôt les cours terminés, nous prenions le chemin de retour, ventres affamés, fatigués de concentration, de coups reçus et de jeux divers, mais gardant toujours haut le moral. Le poids de la fatigue et de la faim se faisait sentir lorsque nous franchissions l’entrée de la parcelle.

Personnellement, je me dirigeais toujours tout droit vers le foyer où je tâtais la cendre pour en relever la température. Si elle était chaude, le cœur bondissait de joie. C’est que maman avait préparé ; je pourrais passer directement à table. Mais si elle était froide, ou s’il n’y en avait pas, je fondais en larmes, parce qu’il fallait attendre des heures interminables avant de mettre quelque chose sous la dent. Plus tard, j’appris que la plupart de mes amis faisaient exactement comme moi, à chaque fois qu’ils revenaient aussi de l’école.

Ma mère était de celles qui préparaient toujours en retard et cela nous énervait tous à la maison. Un jour, je rentrai comme d’habitude et trouvai la casserole encore sur le feu. Je me mis à râler : « c’est toujours la même chose dans cette maison. On ne peut pas rentrer de l’école et trouver la bouffe sur la table ; il faut toujours attendre des heures pour manger. Ce n’est pas normal ».

- Ferme la bouche ! Tu avais laissé tes domestiques ici pour préparer pour toi, imbécile ? me cria ma mère.

Mais quelque temps plus tard, mon oncle, le petit-frère de ma mère, rentra aussi de l’école. Il allait environ sept kilomètres à pieds, de chez nous au collège Saint Louis où il était en terminale. De retour à la maison, épuisé par une longue marche, il espérait trouver la nourriture prête sur la table. Mais, voyant la casserole sur le feu, il fut pris d’une si grande colère qu’il donna un coup de pied dans la casserole, déversant tout son contenu à côté du feu. Maman, qui ne s’attendait pas à une telle réaction de la part de son frère, resta bouche bée. J’éclatai de rire devant cette scène insolite, ce qui énerva davantage ma mère qui venait de me sermonner. Juste au même moment, mon père apparut avec sa moto. En effet, il revenait à la maison pendant sa pause de midi et repartait vers les 14 heures à l’hôpital, pour le deuxième gond. Lorsqu’il descendit de sa moto, il vit tout le monde autour du foyer qui lançait des flammes avec une casserole renversée au milieu de la bouillie de maïs encore fumante.

-  Regarde ce que Kenda a fait ! dit ma mère à papa pour justifier son retard, espérant trouver un soutien de sa part. Mais il fut déçu par la réponse de ce dernier.

-  C’est chaque jour pareil. Gilbert a raison. Vous restez toute la matinée à faire des commérages sans savoir que les gens doivent quand même manger à temps! Il se retourna et entra dans la maison. A partir de ce jour-là, les habitudes changèrent...

Le regard toujours rivé devant moi, sur l’autoroute très fréquentée à cette heure de la soirée, je sens mon cœur se serrer et une tristesse profonde envahir tout mon être. J’ai le sentiment d’un bonheur à jamais perdu. Le Congo se vide de tous ses enfants ; nous sommes aujourd’hui Américains, Belges, Français, Canadiens, Anglais, Allemands, Italiens, Portugais, Espagnols et voire Chinois , toujours à la recherche du bien-être loin de chez nous!

Arrivé à la maison, je laisse passer un jour, puis, me servant de sa carte de visite, j’appelle Bill sur son portable. Il décroche aussitôt pour m’annoncer qu’il se trouve encore à Cologne et que sa mission continue pendant tout le week-end. Après avoir consulté mon épouse, je l’invite à passer à la maison, si sa mission lui laisse un temps de répit. Ce qu’il accepte ; le rendez-vous est donc pris pour le lendemain à 14 heures. C’est samedi.

Déjà vers les 13 heures 55, je viens de terminer à dresser la table ; je suis derrière la fenêtre , dont le rideau est tiré, en train de surveiller la route, question de faire signe à Bill au cas où il aurait des difficultés à trouver l’appartement. Rita, qui vient de terminer la préparation du repas, est en train de s’arranger en chambre. A 14 heures pile, je vois une voiture rouler tout doucement vers notre immeuble ; j’ai un peu d’hésitation, parce que celle-ci porte les plaques « K » de Cologne, me disant que la sienne devrait avoir les plaques de Berlin, mais je me trompe. Il y a un monsieur noir à l’intérieur en train de regarder à gauche et à droite. C’est lui. J’informe Rita de l’arrivée de Bill. Puis, de la fenêtre, je lui fais de grands signes qu’il remarque aussitôt ; je lui indique là où il doit stationner sa voiture ; enfin, je dégringole les escaliers vers l’entrée de l’immeuble.

Lorsque nous arrivons à quelques marche de la porte, Rita est déjà sur le seuil, en train de nous attendre.

- Betu’abu ! Dit-elle à l’adresse de son visiteur.

- Betu ! Répond spontanément Bill.

- Ça commence bien, dis-je, étonné de l’entendre répondre spontanément en ciluba à la salutation de mon épouse.

Après les présentations, Rita entre dans la cuisine chercher à boire ; nous pénétrons au salon. De l’endroit où je l’ai installé, Bill a une vue sur les photos placées sur l’armoire murale.

- ce sont vos enfants ?  me demande-t-il en me montrant les photos.

- Oui, ce sont les photos prises lors de leur collation de grade. Là, le garçon- en fait, c’est l’aîné- obtient son bachelor of arts. La fille, elle, est médecin.

- Vous avez deux enfants, exactement comme moi. Mon cher, nous, on était à dix ; les temps ont changé.

De nos enfants respectifs, la conversation tourne maintenant autour des amis d’autres fois. Au fur et à mesure que la mémoire lui revient, Bill s’informe sur tel ou tel ami d’enfance. Je l’informe de ceux qui sont devenus docteurs, professeurs des universités, des ministres et d’autres encore disparus ou morts. Il m’écoute attentivement, la tête soutenue par l’index de sa main droite. Pendant que nous causons, Rita qui nous a momentanément laissés, a eu le temps de réchauffer la nourriture et nous invite maintenant à table. Elle ouvre les casseroles ; la vapeur s’en dégage avec des odeurs qui montent dans nos narines. Bill savoure des yeux les différents plats  étalés sur la table: champignons, chenilles, grillons, fretins, anguilles, poisson salé, oseille, pondu, banane plantin, riz et, bien sûr, du fufu.

- Madame, vous allez me tuer aujourd’hui ! C’est plus de quarante ans que je n’ai pas mangé tout ça ! Je risque de commettre le péché de gourmandise !

- Il n’existe pas, régale-toi ! je lui dis en riant.

- C’est pour vous que j’ai préparé ; mangez comme vous voulez et si même vous voulez tout emporter, je préparerai les boîtes pour le départ. Bon appétit, lui dit Rita.

Bien que, s’étant servi d’un peu de tout ce qu’il y a sur la table, mais en petite quantité, il se trouve avec une assiette pleine, formant une petite montagne. C’est donc avec beaucoup d’appétit qu’il mange. «  Hm ! Que c’est bon tout ça ! », ne cesse-t-il de répéter.

Jetant un coup d’œil dans ma direction, il m’observe pendant que je pétris une boule de fufu dans la main, puis la trempe dans l’oseille avant de l’envoyer poursuivre son dernier voyage dans la bouche. Il s’étonne de me voir manger avec les mains, me disant que je n’ai rien oublié de nos habitudes, malgré le séjour prolongé en Occident.

Après quelques minutes, peut-être sous les effets du piment ou de la chaleur venant de l’extérieur, ou des deux à la fois, il transpire et bientôt, la sueur ruisselle de ses joues. Il sort son mouchoir à carreaux gris et bleus, s’éponge le visage et m’explique :

- Tu sais, mon cher, après tout ce que nous avons connu comme scandales dans la famille, je pense que tu te rappelles : ma sœur engrossée très jeune, avant le mariage, le divorce de mes parents, suite à cette situation, et leurs remariages respectifs. Tout cela me travaillait beaucoup. Lorsque l’occasion s’est présentée à moi de sortir du pays, j’en ai profité. Arrivé aux States, j’ai décidé de mettre un trait sur mon passé ; je voulais devenir une autre personne. Si tu veux, je t’en donnerai des détails un jour. Plus tard, je me suis marié à mon épouse actuelle, une Américaine ; ce qui fait que je n’ai plus touché à la nourriture de chez nous depuis toutes ces années.

Alors, je lui demande si sa famille ne sait pas qu’il est d’origine africaine. Il nous explique que sa femme l’a su deux ou trois ans après leur mariage. Il faisait des rêves dans lesquels il parlait dans une langue qu’elle ne connaissait pas. Chaque fois, son épouse lui posait des questions au réveil sur la langue inconnue. Quelque temps après, il sombrait dans une grave dépression. Alors, il était obligé de lui ouvrir une petite page de son passé au Kasai. Il poursuit en nous disant que, plus tard, les enfants l’ont su et que depuis lors, ils réclament de faire un voyage au Congo pour connaître leurs origines.

Le repas terminé, nous retournons au salon. Là, nos souvenirs d’enfance occupent de nouveau l’essentiel de notre conversation.

Moi : Tu te rappelles nos jeux de rues ? Comment nous jouions tantôt au foot jusqu’à l’épuisement, tantôt nous roulions avec nos grosses américaines et des camions construits avec les fils de fer volés aux clôtures de maisons d’habitation, aux séchoirs ou à la haute clôture qui longeait, de part et d’autre, les rails de train de BCK, de la ville jusqu’au marché central?

Bill : Mon cher, comment oublié-je tout ça !, dit-il en riant, les parents se plaignaient de voir leurs clôtures coupées ou de voir leurs sèche-linges disparaître. Alors, ils nous voyaient d’un mauvais œil en train de rouler avec des grosses voitures et autocars fabriqués avec leurs fils de fer. Mais n’ayant pas de preuves, ils ne pouvaient rien faire.

A son tour, il me rappelle comment un jour, en revenant de l’école professionnelle où nous avons joué au foot pendant presque tout l’après-midi, l’un de nous a eu l’idée de marauder dans le verger des sœurs de Notre Dame. Alors, nous avons escaladé le mur de clôture qui longeait la route  pour atterrir en plein dans leur verger. Nous étions en train de cueillir les cœurs de bœuf, les goyaves et les caramboles, lorsque les sœurs nous ont aperçus. Elles ont lancé des chiens à nos trousses. Nous avons vite escaladé le mur et en tombant de l’autre côté, Mulamba s’est cassé son bras et nous ne savions pas comment nous allions l’annoncer à la maison !

Nous continuons à nous remémorer des petites anecdotes ; puis je prends mon laptop et lui montre divers albums que j’ai placés sur mon blog. Il est très fasciné. « C’est exactement comme ça, que je vois Kananga dans mes rêves » me dit-il. En fait, il n’y a pas beaucoup de nouveautés, sauf que tout a vieilli, la plupart des bâtiments n’ayant pas été rénovés.

Très tard dans la soirée, je lui demande avant de nous séparer s’il est toujours dans le déni de son identité. Il me regarde longuement avant de m’annoncer :

- Jusqu’il y a deux jours, j’étais dans le déni. Lorsque tu m’as abordé, je ne sais pas si tu l’avais remarqué. Je voulais te mentir, faire semblant de ne pas te reconnaître et continuer mon chemin. Mais l’émotion a été très forte pour que je puisse la cacher. Je viens de faire une nouvelle expérience ; ton épouse et toi m’avez, à travers cette soirée, réconcilié avec ma terre et avec moi-même. Je parlerai de vous à ma femme et je suis sûr et certain qu’elle et nos enfants, seront très heureux de faire votre connaissance.

 

 

 

------------------------------------------------------------- 

1Kangué : C’était un jeu dans lequel les filles se mettaient en demi-cercle. Celle qui lançait les hostilités se mettant devant les autres, prenait chacune à tour de rôle ; elles sautaient ensemble, en tapant les mains, enfin elles présentaient simultanément une jambe. Si les jambes présentées se croisaient, c’est la fille qui était au milieu qui gagnait. Mais si les jambes se trouvaient du même côté, elle perdait son tour et celle qui l’aurait battue prenait sa place et ainsi de suite.