coronavirus

Chronique de covid-19 

Les Guenter se sont fait un nom dans la charpenterie. L’entreprise créée depuis le début du 19 ème siècle à Erftstadt, en Rhénanie du Nord se transmet de père en fils depuis plusieurs générations, et continue à porter haut et fort le nom de la famille. Sur le fronton de leur gigantesque maison, on peut y lire „ Guenter & Sohn Meisterbetrieb seit 1823“. C‘est une vieille bâtisse à un étage et un  grénier habitable. La famille s’agrandissant, une extension a été construite à l‘arrière cour, reliée à la maison principale par une allée à carreaux bruns, bordée de rosiers. La résidence de Guenter est ce qui convient d’appeler une maison à générations: les grands parents, Frederik et Matilda, aujourd’hui vieux retraités de 90 et 88 ans, habitent au rez-de-chaussée, et leur fils André avec sa femme, Annelore au premier niveau. Yvonne, la fille d’André et d’Annelore, âgée aujourd’hui de 32 ans, nouvellement diplômée de pédagogie, reste avec  les parents, et loge au grenier. Leon, leur fils aîné, quarante ans, occupe l‘extension avec son épouse Nicole et leurs deux fils Arnaud et Timo, âgés respectivement de 6 et 4 ans. Comme son père, Leon travaille aussi dans l’entreprise familiale.

Frederik et Matilda sont un couple sans beaucoup d’histoires. Mariés il y a 67 ans, ils s’aiment comme au premier jour. Fervents chrétiens, ils ne ratent jamais la messe du dimanche. Et lorsque le temps le permet, la main dans la main, ils font leur petite promenade dans les champs qui bordent le petit village. Mais la grande passion de ces vieux tourtereaux, ce sont les voyages.  Ils ont été presque partout, sur tous les continents. Et depuis leur retraite, ils s’envolent deux ou trois fois par an en vacances à l’étranger. Mais avec le poids de l’âge, les vacances se limitent aujourd’hui aux pays environnants: la côte d’Azur, en France, la Calabre en Italie ou Alicante, en Espagne. Toutes des régions où le climat est clément et chaleureux. Cette année, juste après les fêtes de la Noel et de la Saint-Sylvestre, ils ont passé leurs premières vacances de l’année à Calabre, d’où ils sont rentrés, fatigués, après une quinzaine de jours. A leur arrivée, Frederik ne tient plus sur ses jambes. Il s’excuse auprès de son épouse, se traîne jusque dans la chambre à coucher où il a juste le temps d’échanger son costume contre un pijama à rayures grises et blanches, très large pour ses membres frêles, et de se jeter au lit. Entre-temps, Matilda, elle, paie le chauffeur du taxi qui les a ramenés de la gare et lui laisse un large pourboire pour les avoir aidés à faire entrer les valises dans la vaste antichambre. Elle glisse ensuite les doigts sur le display  de son portable, à la recherche du numéro de son fils au premier étage, appuie sur le bouton virtuel vert et attend. C’est Yvonne qui lui répond aussitôt:   

–        Ah Mamie, vous êtes déjà de retour? J’arrive.

Sans perdre du temps, Yvonne remet le téléphone sur la station et descend rapidement les marches, prendre sa mamie dans les bras. En effet, elle a toujours gardé les habitudes de petite fille envers ses grands-parents qu’elle adore: les embrasser, se laisser caresser comme du temps où elle était toute petite et écouter d’interminables historiettes .

–        Où est Papy? Demande-t-elle en sortant doucement de l’étreinte de sa mamie.

–        Il est fatigué du voyage et préfère se reposer un peu. Tu le verras à son réveil.

Yvonne va à la cheminée et bientôt des langues de feu effilées s’échappent des morceaux de bois qui crépitent. Les deux femmes, complices, s’installent maintenant, l’une à côté de l’autre dans le vieux canapé en cuir marron. La Grand-mère pose à sa petite fille des questions sur ses demandes d’emploi et voudrait savoir si elle a déjà recu quelques invitations pour l’interview. Elle s’énerve en apprenant que toutes les réponses sont négatives jusque-là; néanmoins, elle l’encourage: les temps sont durs; tu finiras par trouver quelque chose.

Plus tard, elles sont rejointes par André et son épouse. Le salon s’anime, la chaleur aidant, on sent une légère odeur du feu dans l’air. “Où est papa? demande André. Papy se repose, lui répond Yvonne avant Matilda à qui la question est adressée. Mais le temps passe, passe, sans que Frederik ne se manifeste. Inquiet, André demande à sa mère d’aller réveiller le vieux pour le saluer avant de remonter chez lui. “Pourquoi dois-je aller le réveiller? C’est ton père. Si tu tiens à le voir, alors vas-y, toi-même!”, puis elle continue à s’entretenir avec sa belle-fille et sa petite-fille.  André prend le couloir menant à la chambre parentale; et quelques secondes plus tard, il en sort ému: “Il faut appeler d’urgence une ambulance; le vieux est très malade!” Les autres n’en reviennent pas. Elles foncent toutes en chambre et s’arrêtent au beau milieu de la vaste chambre à coucher, observant le vieux endormi, le visage tout en sueur, et qui répond difficilement aux questions que sa femme lui pose.

Le médecin, à qui André a fait appel, arrive quelques minutes  plus tard. Un grand blond suivi de deux brancardiers. Tous en combinaisons blanches comme des astronautes, visages cachés derrière des masques blancs et des visières en plus. Après des examens rapides effectués sur place, le diagnostic tombe comme un couperet: la covid-19 ! Le médecin exige que la grand-mère qui était toujours aux côtés de son mari soit aussi examinée; mais curieusement, ses résultats sont négatifs. Selon le médecin, vu l’âge et l’état du vieux, il faut, sans attendre, l’hospitaliser.  Au moment de lever le brancard, Matilda se rapproche de son mari, sans que personne n’ose l’arrêter et pose, d’un geste tendre, un baiser sur son front, en lui disant “à bientôt, mon ami”, ce qui fait couler des larmes à Yvonne.

Il est près de minuit lorsque André, sa femme et sa fille referment la porte derrière eux, laissant Matilda seule au salon, en proie à ses soucis. Depuis son mariage avec Frederick, c’est la toute première fois de le voir hospitalisé. Elle reste assise dans le coin du canapé, et c’est dans ce coin du canapé que le sommeil la surprend; mais elle ne dort pas bien cette nuit.

Le matin, vers 10 heures, l’hôpital appelle. C’est la voix du médecin de la veille. Il veut maintenant donner des nouvelles de la première nuit de son patient. Matilda, qui se trouve devant la machine à café, sent les jambes disparaître sous elle. Heureusement, elle n’est pas loin de l’îlot central, un meuble imposant de marbre blanc, placé au beau milieu de la vaste cuisine. Elle s’en approche et attire tout doucement la chaise toute proche vers elle. “Madame Guenter, c’est l’hôpital. Moi, c’est le docteur Richards, celui qui était chez vous hier soir. Je voulais juste vous dire que l’état de votre mari est critique mais stable. Il a des difficultés à respirer normalement, c’est la raison pour laquelle nous l’avons placé sous respirateur afin qu’il ait suffisamment d’oxygène. Nous vous communiquerons très prochainement sur l’évolution de son état de santé. Matilda écoute sans broncher. Pour se rassurer d’avoir été bien compris, le docteur lui demande si elle est toujours en ligne. “Oui, je suis là, docteur, et je vous écoute”, lui dit-elle.

Après avoir raccroché, Matilda appelle à son tour son fils et lui transmet le message recu de l’hôpital: l’état de ton père est critique mais stable.

Combien d’heures a-t-elle passées sur cette chaise, dans la cuisine? Matilda ne saurait le dire avec exactitude. Vers quatorze heures, Yvonne  sonne deux fois, coup sur coup. Elle vient apporter à manger à Matilda. Celle-ci la retient à l’entrée, question de respecter les consignes du médecin. Avec regret, elle dépose le plat de la nourriture par terre, devant elle: des pommes sautées avec un steak et une salade. Vers les quinze heures, Matilda se souvient des deux valises ramenées du voyage. Elles sont dans sa chambre qu’elle n’a plus ouverte depuis le départ de son mari.  Pendant que, la tête ailleurs, prisonnière de ses vagues pensées décousues, elle est en train de ranger les habits dans les garde-robes, la sonnerie du téléphone troue le silence de la chambre devenue trop grande pour elle. C’est de nouveau l’hôpital. “Madame Guenter? Ici l’hôpital Sainte Catherine, ne quittez pas, s’il vous plaît!” C’est une voix de jeune fille. Quelques secondes plus tard, une dame s’annonce:

- Madame Guenter, moi, c’est docteur Elisabeth. Je suis médecin traitant de votre mari. Je voulais vous dire que son état s’est aggravé; monsieur Guenter n’arrivait toujours pas à bien respirer malgré le respirateur. Nous avons été obligés de le placer dans un coma artificiel. Puis, nous avons dû procéder à une intubation afin de pomper l’oxygène dans ses poumons. Dès que nous avons du nouveau, nous ne manquerons pas de vous en informer. Est-ce que vous avez des questions, madame Guenter?

Matilda, bien que sonnée par la nouvelle qu’elle vient d’apprendre, fait un effort pour paraître naturelle.

-          Oui, une seule question, docteur: il semble que les personnes plongées dans le coma artificiel entendent tout ce qui se dit ou qui se passe autour d’eux. Est-ce vrai?

-          Oui, il semble.

-          Merci docteur. Je n’ai pas d’autres questions.

Elle raccroche machinalement, titube jusqu’à la commode sur laquelle elle laisse tomber le téléphone, porte la main sur la gorge brûlante. Que faire? se demande-t-elle. Le ventre se met à bourdonner; elle court aux toilettes, elle reste longtemps sur le siège jusqu’à ce qu’elle retrouve un peu de force, puis elle revient dans la chambre. Elle passe directement au salon, se dirige à la bibliothèque. Elle prend un livre, puis se ressaisissant, le remet à sa place. Bien sûr, de temps en temps, Frederik lui demande de lui lire quelque chose, lorsqu’il est fatigué; mais aujourd’hui, elle n’est pas dans de bonnes dispositions pour lui enregistrer quelque chose.  La voilà qui s’en va aux rayons de la musique. Il y en a sous tous les formats: de vieux 33 tours, des cassettes-vidéo, des cassettes-audio, des CD et des DVD. Ses mains parcourent les rayons des CD et DVD surtout, à la recherche des morceaux dont raffole son mari. Elle en choisit quelques-uns, puis allume le vieux lecteur de DVD que ce dernier utilise de temps en temps pour écouter de la musique. Elle va passer le reste de l’après-midi et de la soirée à enregistrer un DVD pour son mari. Ce sont les chansons préférées de leur jeunesse, les chansons qu’ils ont aimées tous les deux et qu’ils ont dansées dans diverses occasions, des chansons qui rappellent des moments enfouis dans les placards de leur histoire à eux deux. Des souvenirs qui s’éveillent tout d’un coup chargés de vives émotions. Mathilda,elle-même, en est charmée, et, en même temps, étonnée de l’effet que cette musique produit sur elle.

Le lendemain, vers huit heures, elle est parmi les premiers visiteurs de l’hôpital Sainte Catherine. Elle s’annonce au concierge qui vient de prendre du service et demande à voir son mari dans les soins intensifs. Celui-ci décroche le téléphone et demande aux infirmières si elles peuvent répondre positivement à la demande de madame Guenter. Puis, il raccroche et sécoue la tête de gauche à droite: les visites ne sont pas autorisées pour les patients souffrant de COVID-19. Alors, décue, elle lui remet l’appareil de musique qu’elle a apporté à son mari. “je vous prie de lui faire entendre cette musique; comme ca, il ne se sentira pas seul”, lui dit-elle.

De retour à la maison, Matilda se débarrasse de son manteau de peau de chameau brun foncé et se dirige déjà vers le canapé, lorsqu’elle entend frapper à la porte. C’est Yvonne et Annelore qui viennent prendre les nouvelles de l’hôpital. Et pourtant elle voudrait bien être seule et se reposer un peu. Les trois femmes resteront longtemps, à causer de tout et de rien. Matilda leur raconte comment elle a enregistré le DVD pour Frederik et leur explique ce qu’elle en attend: aider Frederik à retourner à la vie.  Yvonne et sa mère trouvent l’idée géniale.

Le soir, après le dîner, Yvonne qui s’ennuie énormément, s’assoit devant le piano pendant que ses parents sont devant la télévision. Les doigts courent, survolent  sur le clavier à un rythme effréné. Les mélodies flottent dans le calme du salon. Sa mère se rapproche d’elle et lui fait une proposition: et si on enregistrait quelque chose pour ton grand-père? Yvonne que la mère a interrompue trouve l’idée très intéressante. “Et nous allons chanter avec mamie. Demain, c’est moi qui rapporterai le CD à Papy, dit Yvonne, ravie. Aussitôt dit, aussitôt fait. Après s’être entretenue avec sa grand-mère, les deux demarrent skype. Les cantiques s’enchaînent dans une chorale improvisée. Quelques minutes plus tard, elles sont rejoints par André qui s’ennuyait devant la télévision. Ils chantent, prient et libèrent leurs émotions durant une grande partie de la nuit.

Le lendemain, lorsque Yvonne se présente aux soins intensifs, une belle surprise l’attend. Pendant qu’elle s’entretient avec une infirmière de ce département, elle est interpellée par une femme docteur, qu’elle n’a pas vue venir. Ne serais-tu pas par hasard Yvonne Guenter? lui demande-t-elle en reculant  de quelques pas et en descendant son masque pour qu’elle puisse la reconnaître. “Ah! Elisabeth! Tu es devenue médecin?“ s’écrie-t-elle.  Les deux filles se sont connues au gymnasium de L. où elles ont obtenu leur bac. Et après le bac, elles se sont séparées, chacune faisant son chemin, sans recevoir des nouvelles de l’autre. Après des échanges de courtoisie, Yvonne lui expose son problème: voir coûte que coûte son grand-père. Docteur Elisabeth hésite: tu sais que ce n’est pas autorisé de voir les malades qui sont en quarantaine. Mais je vais faire quelque chose pour toi. Suis-moi! Yvonne la suit dans la chambre derrière le bureau, où elle recoit un kit complet d’isolement: une combinaison bleu ciel, un masque blanc et une visière.  “Fais vite et que personne ne nous voie, lui dit sa copine.

Quelques instants plus tard, les deux femmes courent de couloir en couloir et arrivent enfin devant une porte que Elisabeth pousse et laisse entrer Yvonne. Elles sont accueillies par un morceau de rock fort , mais avec un volume bien réglé. Frederik, étendu sur le lit, semble mort: ses yeux enfoncés dans leurs orbites,  son corps inerte attaché aux multiples appareils par des tuyaux et des câbles. Seule, la poitrine, qui monte et descend, témoigne de la vie encore présente en lui. Yvonne fond en larmes. “Courage!” lui chuchote sa copine. Ayant dominé son émotion, elle avance vers le lit et s’empare de la main droite de son grand-père:

-          Papy, c’est moi, Yvonne. Je suis passée ce matin te voir et t’apporter le CD que nous avons enregistré cette nuit pour toi. J’espère que tu reconnaîtras nos voix! Je suis venue aussi te dire que tu nous manques énormément.

Elle se tait, et observe le visage endormi.  Que lui dire de plus? Enfin, elle s’entend murmurer: “Mémé, papa, maman, Leon, Nicole, Arnaud, Timo et moi t’attendons à la maison”. Prise de désespoir devant le silence de pierre de son grand-père, Yvonne remet sa main qu’elle tenait sur le lit, le long du corps de Frederik; ensuite, elle  sort de l’appareil le DVD qui jouait et le remplace par le CD qu’elle a apporté. Tout à coup, comme des bouffées de chaleur d’un feu que l’on vient d’allumer, les mélodies douces des cantiques, portées par des voix féminines très limpides, rechauffent la chambre paisible. Les deux jeunes dames restent côte à côte quelques minutes devant le lit, observant cet homme se battant contre la mort, tel un exilé dans un no man’s land, cherchant à atteindre le pays de son salut. Elisabeth invite maintenant Yvonne à quitter la chambre: j’ai une longue journée, Yvonne, comprends-moi!

Celle-ci se rapproche encore une fois de Frederik, reprend la vieille main osseuse entre ses deux mains chaudes et la presse: à bientôt, papy, lui souffle-t-elle à l’oreille, en se souvenant des paroles de sa grand-mère, le soir de son hospitalisation, puis elle prend la direction de la porte. Avant de sortir, elle se retourne, jette un dernier coup d’oeil derrière elle, cherchant une dernière image à emporter.

-          Pourra-t-il s’en sortir? Demande Yvonne à Elisabeth, une fois dans le couloir.

-          Yvonne, la situation de ton grand-père est très, très préoccupante, mais stable. Je ne peux pas t’en dire davantage.

Sur le chemin de retour, Yvonne, bouleversée, se demande comment elle va annoncer tout ca aux autres et surtout à sa grand-mère, sans éveiller des appréhensions. Et tout d’un coup, plusieurs questions se bousculent dans sa tête: sa grand-père, à son âge, est-elle capable de survivre au décés de son mari? Et son “A bientôt, mon ami !” qu’elle lui a dit avant-hier, est-il destiné à ce monde ou à l’autre monde? L’idée de la mort, elle-même, l’effraie. Non, pas la mort! Elle secoue négativement la tête et en chasse toute idée éventuelle de la disparition de son grand-père.

Étant arrivée à la maison, elle ouvre tout doucement la porte et monte sur la pointe de pieds les escaliers conduisant à leur appartement; elle ne veut pas subir l’interrogatoire de sa grand-mère et surtout pas voir dans ses yeux la tristesse qu’elle lui causerait sur l’état de santé de son mari. Elle s’immobilise à mi-chemin, puis elle revient sur ses pas, et pousse enfin la porte de sa grand-mère. Elle la trouve, vêtue d’une jupe jersey grise et une blouse bleu ciel, dans le jardin d’hiver noyé par le jour éclatant qui entre à travers de larges baies vitrées. Plusieurs livres sont éparpillés devant elle, sur la table . Yvonne admire la silhouette qui s’offre devant elle courbée sur les livres. Quelle force de caractère!

-           Et comment il va? Demande-t-elle d’une voix neutre, sans lever les yeux sur sa petite-fille.

-          Sa situation semble stable, selon la femme médecin que j’ai trouvée ce matin.

Et elle lui parle de sa rencontre-surprise avec Elisabeth, une ancienne de sa promotion, devenue médecin traitant de son grand-père. Elle lui raconte comment, grâce à cette dernière, elle a pu rendre visite à son grand-père, en omettant toutefois les détails sur son état physique. Dieu merci, la grand-mère ne pose pas de questions qui puissent trahir son état d’âme, ses propres inquiétudes. Bientôt, c’est le silence entre les deux femmes. Pretextant la fatigue, Yvonne en profite pour prendre congé de sa grand-mère.

Restée seule, Mathilda rassemble tous livres et les range soigneusement dans leurs rayons respectifs, remettant encore une fois la lecture à plus tard. Puis, elle revient dans le jardin d’hiver avec deux rouleaux de fil, des aiguilles à tricoter et un ouvrage qu’elle avait déjá commencé en vacances. L’avant-midi, elle le passera là, dans ce jardin d’hiver,  à tricoter. Vers midi, la chaleur devenant insupportable, elle s’apprête à entrer dans la maison, lorsqu’elle entend la porte s’ouvrir brusquement pour laisser entrer Yvonne très excitée, lui tendant son portable:   

-          Regarde, mémé, une bonne surprise pour toi!

-          Quelle surprise, lui demande-t-elle à son tour, étonnée.

-          Mais regarde seulement! Grand-Pere vient de reprendre conscience. C’est ma copine, docteur Elisabeth qui nous envoie les images en direct de sa chambre. Elle me dit qu’il y a dix minutes qu’il a ouvert les yeux, en train de me chercher!

Matilda arrache le portable de la  main d’Yvonne et craque en voyant Frederik dans son lit. “ O mon Dieu! il a beaucoup maigri”, s’écrie-t-elle.

Mais elle est interrompue par la docteur Elisabeth: “Oui, il est encore très faible.  J’ai voulu seulement vous rassurer. Je dois maintenant aller voir d’autres patients. À plus tard”. Et hop, l’image du vieux disparaît du display.

Frederik est resté encore deux semaines à l’hôpital, avant de retrouver les siens. La nouvelle de sa guérison, qui tient du miracle, s’est repandue comme une traînée de poudre dans sa commune, dans tout le pays  et au-delà des frontières nationales. Toutes les chaînes de radio et de télévision parlent de cet homme classé parmi les plus vulnéralbles, mais sauvé de covid-19.

Plus tard, dans une interview, un journaliste lui demande comment il a été guéri, il lui répond tout simplement: ma famille m'a ramené à la vie; c'est comme une nouvelle naissance.

 

Lumbamba Kanyiki