PHÉNOMÈNE KAMUINE NSAPU ET INSÉCURITÉ AU KASAI CENTRAL : POUR UN PROGRAMME DE RELEVEMENT COMMUNAUTAIRE POST-CONFLIT DANS LES ZONES SINISTREES.

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Par Jacques Nkongolo Musungula (*)

A en croire le journaliste Sosthène Kambidi de la Radio Télévision Chrétienne, les éléments de Kamuine Nsapu se seraient encore signalés dans la périphérie de la paisible ville de Kananga depuis le mardi 15 novembre courant et feraient face à une robuste contre-offensive des FARDC semant ainsi la mort, la désolation et le déplacement des populations sans compter des pertes considérables en biens matériels signalées çà et là. Si cette information se confirme, elle ne peut nous laisser indifférent. Tout en nous associant aux communautés et autorités locales pour condamner vigoureusement cette recrudescence gratuite de l’insécurité, nous voulons dans les lignes qui suivent apporter, sans parti pris, notre modeste contribution à la recherche des pistes de solution idoines à cette crise et éviter qu’elle ne devienne endémique.

A notre entendement, la persistance de cette crise sécuritaire et son extension jusqu’à toucher des contrées inoffensives et jadis reconnues pour leur pacifisme et leur stabilité sociale, ne serait essentiellement que le fait des réponses inappropriées qui y auraient été adressées pour y mettre fin. Nous assimilons cet état de choses à un feu de paille vivace et dévastateur en face duquel l’effort d’extinction n’a été que superficiellement et maladroitement négocié alors que ses conséquences sociales et économiques pour les populations locales et même urbaines se font, chaque jour qui passe, de plus en plus néfastes et insoutenables et ce, dans l’indifférence totale…

Il y a donc lieu d’agir et de faire mieux dans l’intérêt bien compris des populations et de la province toute entière. Aussi, estimons-nous, dans cet ordre d’idées, qu’en plus d’une réponse sécuritaire étatique qui devrait plutôt être axée sur la protection des vies humaines en lieu et place des représailles et de la chasse aux sorcières, la recherche d’une solution programmatique, adaptative et durable s’impose pour redonner vie et espoir dans les zones sinistrées. En effet, il ne fait l’ombre d’aucun doute que les frappes aveugles et incontrôlables des forces de sécurité dans ces contrées ont ajouté au désastre en multipliant le nombre de victimes innocentes et en favorisant, dans une certaine mesure, la « radicalisation » gratuite et le ralliement inattendu d’autres jeunes au mouvement mis en cause, au lieu d’ouvrir la voie au rétablissement durable de la paix sociale et à la reconstruction de la vie communautaire et du tissu économique. Il conviendrait, dans ces conditions, de requalifier la mission des forces de sécurité en plaçant en avant la protection des populations et de leurs biens, et, d’envisager parallèlement et sans plus tarder la mise en place, avec le concours des partenaires spécialisés, d’un programme de relèvement post-conflit intégrant de façon méthodique et harmonieuse des stratégies ayant fait leurs preuves, dans les circonstances identiques, sous d’autres cieux ou dans d’autres provinces du pays.

Sans prétendre à une énumération exhaustive de ses composantes, le programme ainsi proposé pourrait s’articuler autour de ce qui suit : (i) une composante d’urgence et de transition comprenant, entre autres volets, l’assistance psycho-sociale, l’assistance médicale et l’appui judiciaire en faveur des groupes vulnérables (veuves , orphelins, blessés et handicapés ) ; (ii) une composante en charge du rétablissement participatif et durable du climat de confiance entre d’une part, les communautés locales touchées, y compris les autorités coutumières et, d’autre part, les éléments de la Police nationale congolaise et ce, par la mise en œuvre du concept de «police de proximité» ; et, (iii) une composante qui serait dédiée à un processus négocié de désarmement, démobilisation et réinsertion économique et sociale en faveur des ex-miliciens et leurs dépendants. Si ces genres d’action ont été engagés avec succès dans d’autres provinces du pays affectées par les conflits et les crises de même nature, on ne devrait pas attendre que la crise de Kamuine Nsapu entraine autant de morts que partout ailleurs encore en RDC pour que le Kasai Central puisse bénéficier du même type d’appui… Cependant, pour qu’elle aboutisse à des projets d’action qui soient pertinents et efficaces, cette démarche exigera des études préalables de contexte et de faisabilité. Ce travail devra être commandé auprès des agences ou institutions spécialisées au lieu d’être inscrit, comme c’est malheureusement souvent de mise en cas de crise sécuritaire dans la province, au seul agenda des réunions de sécurité qui, elles, auraient plutôt tendance à parer au plus pressé sans se soucier ni des ressorts profonds des phénomènes problématiques en cause ni de leur potentiel de nuisance aux plans politique, économique et social aux niveaux tant local que provincial. De même, les interpellations éventuelles de l’organe délibérant à l’endroit de l’exécutif provincial ne sauraient, à elles seules, en dépit de la bienveillance supposée de leurs initiateurs, mettre un terme durable à la crise, tant qu’elles ne se préoccuperont pas de susciter des mesures appropriées et reposant sur une démarche objective et méthodique de résolution des problèmes.

Ne banalisons pas le phénomène Kamuine Nsapu et la menace qu’il représente pour la paix, la sécurité et le développement de la province du Kasai Central et des provinces voisines. Arrêtons de nous noyer dans des conjectures stériles ou d’envenimer la crise par des solutions réactives et sans lendemains ; proposons des solutions durables et profitables pour les communautés locales ! Car, si l’on n’y prend garde, cette crise multiforme qui sévit actuellement au Kasai Central peut perdurer et en entraîner d’autres, si ce n’est déjà le cas, tels que les conflits intercommunautaires, la baisse tendancielle et durable du niveau d’activité économique, la famine et l’exode rural dans les zones touchées. La mise en place d’un programme de relèvement communautaire post-conflit dans les zones sinistrées du Kasai Central peut donc aider à y faire face de façon efficace et durable.

Jacques Nkongolo Musungula

(*) Economiste de formation et consultant indépendant en analyse d’économie politique, ancien conseiller et directeur de cabinet du gouverneur dans l’ex-province du Kasai Occidental, ancien conseiller de vice-premier ministre au niveau du gouvernement central, Jacques Nkongolo Musungula jouit d’une longue et pertinente expérience de gestion des programmes de bailleurs de fonds en matière de gouvernance en RDC.