André Mbata - Kopie

Le Prof André Mbata tire des leçons

NDLR
Le dimanche 26 avril 2015, le peuple béninois s’était rendu massivement aux urnes pour élire les Députés, membres de l’Assemblée nationale qui constitue l’unique chambre du Parlement dans ce pays où il n’y a donc pas de Sénat. Le Prof André Mbata Mangu, le constitutionnaliste congolais bien connu pour son opposition aux révisions ou aux changements de constitutions en vue d’instaurer des « monarchies présidentielles » en Afrique était spécialement invité pour observer ces élections au pays qui inventa la « Conférence nationale ». Contacté par C-NEWS à partir de Cotonou, il tire les leçons de ces élections et parle également de récentes élections au Nigeria et au Togo ainsi que de la situation au Burundi et au Congo-Brazzaville.

C-News : Prof André Mbata à Cotonou en Afrique de l’ouest, mais pourquoi faire ?


J’étais invité à Cotonou comme observateur des élections législatives du dimanche 26 avril dernier. Je suis un habitué du Bénin où je suis venu plusieurs fois sur invitation de l’Association des juridictions constitutionnelles d’Afrique dont la présidence est actuellement assurée par le Prof Théodore HOLO, Président de la Cour constitutionnelle du Bénin. Mon dernier séjour en Afrique de l’ouest avait eu lieu à Abuja en août 2014 lorsque j’avais été invité par la Commission électorale indépendante (IEC/CENI) qui préparait alors les élections présidentielles de 2015 pour leur demander d’éviter les massives fraudes qui avaient emmaillé les élections législatives et présidentielles de 28 Novembre 2011 en RD Congo.

C-News : Apparemment, vous aimez bien l’Afrique de l’Ouest ?

Tout peut ne pas y être rose et ils sont aussi confrontés à de nombreux problèmes. Cependant, lorsqu’on est originaire d’une Afrique centrale et des Grands Lacs avec des pays comme le Congo-Brazzaville, le Burundi, la RDC, et le Rwanda où les dirigeants pensent s’éterniser au pouvoir par des fraudes constitutionnelles et électorales et croient qu’ils doivent y rester jusqu’à ce que Le seigneur revienne, comment ne pas aimer cette Afrique de l’ouest où le constitutionnalisme et la démocratie font du chemin avec ses « Y en a marre » et ses « coup de balai citoyen » comme celui qui avait corrigé Abdoulaye WADE au Sénégal ou au Burkina Faso, celui qui vient de jeter le régime de Blaise COMPAORE à la poubelle de l’histoire? Comment ne pas aimer ce Bénin dont le peuple inventa la « Conférence nationale » avant de se donner une Constitution qui n’a pas été changée depuis 25 ans pour permettre à un individu de s’éterniser au pouvoir selon les rêves des dirigeants et des tambourinaires du pouvoir au Congo, au Burundi, au Rwanda et en Uganda ?

C-News : Comment se sont passées les élections législatives béninoises du 26 avril 2015?

Pas un seul mort ou un blessé, pas de bagarre entre candidats et leurs militants, pas d’usage de la, police, de l’armée et des services de sécurité, pas de confiscation des médias publics pour contribuer à la victoire des Forces Cauris pour un Bénin Emergent (FCBE), le parti au pouvoir que dirige le Président Boni YAYI. Ces élections étaient absolument paisibles et libres et globalement transparentes. Avec 32 sièges sur 83 dans une Assemblée nationale ou elles avaient la majorité absolue (60), après 10 ans pouvoir, les FCBE sont en chute libre. L’Opposition devient majoritaire avec à sa tête l’Union pour la Nation (UN) qui remporte 15 sièges. Le PRD, RB-RP, Alliance Eclaireur remportent respectivement 10, 7 et 3 sièges.
Alliance Soleil, FDU et AND gagnent 4 sièges chacun tandis que ABT et UB vont se conter de 2 sièges chacun. Par ailleurs, alors qu’ailleurs les frères et sœurs du Président n’ont pas de problème à se faire élire généralement par fraudes et avec le concours de la CENI et des Cours constitutionnelles, Chaby YAYI, le fils cadet du Président est interdit de siéger à l’Hémicycle. Comme ce fut le cas d’Abdoulaye WADE avec Macky SALL, Boni YAYI perd également son combat contre Mathurin Coffi NAGO, Président de l’Assemblée nationale, avec qui il était entré en conflit pour son opposition à la révision de la Constitution et qui vient d’être réélu Député. NAGO pourrait aussi se présenter à l’élection présidentielle de 2016.

C-News : Avez-vous noté des irrégularités ?

Elles n’ont pas manqué. Le chauffeur d’un responsable de la CENA (Commission électorale nationale autonome) a été appréhendé avec des urnes dans sa voiture et aussitôt mis aux arrêts. Plusieurs coupures de courant ont empêché le déroulement du scrutin et du dépouillement. Certains bureaux avaient ouvert tardivement. La campagne électorale des FCBE s’était poursuivi la vielle et même le jour de l’élection. Le Parti au pouvoir avait multiplié les « pauses des premières pierres » et inaugurations des chantiers tout comme il faisait installer des lampadaires solaires dans les grandes artères de Cotonou pour influencer l’électorat. Le jour même de l’élection, Boni YAYI avait encore un message aux électeurs en leur disant qu’il les adorait et en leur demandant de lui faire confiance.

C-News : cette campagne de dernière heure a-t-elle payé ?

Pas du tout, parce que les FCBE qui espérait un minimum de 60 sièges n’en ont remporté que 32. Le plus grand péché de Boni YAYI et de son parti aura été d’avoir songé un moment qu’ils pouvaient réviser la Constitution. Une telle importunité face au souverain primaire, ça se paie toujours très bien dans les urnes même si on avait fini par se raviser. J’ai vu un peuple mûr, capable de corriger les tambourinaires du pouvoir et leur demi-dieu de président, les politiciens du ventre qui ne juraient que par lui ou par l’émergence du Bénin sous son leadership considéré comme exceptionnel et qui le flattaient au quotidien avec des propos du genre : «poussa nayi esili naino te » (Oh Roi ! Ton désir nous dévore !).

C-News : Vous parlez des Béninois comme d’un peuple politiquement mûrs ?

L’un des plus mûrs du continent et qui font encore honneur au continent et à la race noire. Tenez, une constitution exemplaire considérée comme sacrée et non révisée depuis 25 ans. Des Présidents qui quittent calmement le pouvoir à la fin de leurs mandats constitutionnels et dont deux, Nicéphore SOGLO et Mathieu KEREKOU, vivent toujours au pays en toute simplicité et honores de leur peuple pour les services rendus à la Nation. Et lors de la campagne électorale, pas de boissons, pas de baguettes de pains, pas de pagnes, pas de képis, pas de T-Shirt, pas de billets de banque à distribuer pour acheter les votes. Dans ce pays que d’aucuns appellent « le Quartier Latin d’Afrique », si pauvres soient-ils, les Béninois votent pour les idées. Ils ne monnaient pas leurs voix.

C-News : Avez-vous des inquiétudes pour le futur ?

Non, la démocratie ne cesse de se consolider dans la paix. On est bien loin ici de l’Afrique centrale et des Grands Lacs qu’un auteur (CONRAD) appelait naguère l’ « Empire des ténèbres ».

C-News : Pouvez-vous commentez les propos du Président Boni YAYI le jour de l’élection : « Mon éducation ne me permet pas de vous décevoir… Et je ne serai candidat en rien. Mon nom ne figurera plus sur aucun bulletin dans l’avenir.» ?

On comprend que la politique ne saurait pas être laissée à n’importe qui, en tout cas pas à des criminels, des menteurs, des escrocs, des détourneurs ou des voleurs mais plutôt à des personnes « bien éduquées ». Ces politiciens qui déçoivent leurs peuples ou les roulent pour se maintenir au pouvoir et toutes ces personnes qui se lancent dans leurs propagandes sont donc « mal éduquées ». Le malheur de l’Afrique est que nous avons de nombreux présidents, politiciens et intellectuels bradés de diplômes, mais « mal éduqués » parce qu’ils déçoivent ou ont déçu leurs peuples. Par cette importante déclaration, le Président Boni YAYI tenait à envoyer un dernier message à son peuple. Contrairement aux dirigeants capables de tout raser pour rester au pouvoir et que l’on rencontre facilement en Afrique centrale et des Grands Lacs, lui Boni YAYI s’en va en avril 2016 et il l’a officiellement annoncé au lieu de se comporter comme les « taiseux » et autres « dribleurs de fin de match » qui pensent qu’ils ont encore plus d’une année devant eux et veulent faire croire à tous qu’ils travaillent. Son nom ne figurera plus sur aucun bulletin. Et passant de la parole à l’acte et pour que personne ne doute de sa bonne foi, au lendemain même de l’élection, le Président Boni YAYI réunissait son gouvernement pour convoquer le scrutin présidentiel de mars 2016, soit près d’une année à l’avance. C’est cela aussi le Bénin, un pays et un peuple conduits par des dirigeants « bien éduqués ».

C-News : Que pensez-vous des dernières élections présidentielles au Nigeria ?

Je félicite les Nigérians et la CENI du Nigeria qui ont aussi fait l’honneur du continent en rejetant le modèle des élections frauduleuses de novembre 2011 en RDC ainsi que je le leur avais conseillé lorsque leur Commission électorale m’avait fait l’honneur de m’inviter en août 2014.
Sans problème, le Président Good Luck JONATHAN et le parti au pouvoir ont accepté leur défaite et félicité le président élu, Muhammadu BUHARI. Ainsi s’accroit le nombre de cas où un président en exercice perd les élections organisées sous son régime. Mais pas surprenant dans cette Afrique de l’ouest comme on l’a déjà vu au Sénégal et au Bénin. Un gouvernement légitime est aussi un gouvernement fort. C’est ce qui explique, par exemple, la réaction énergique du nouveau gouvernement nigérian qui n’a pas hésité à rappeler son Ambassadeur en Afrique du Sud en réponse aux attaques xénophobes dont les Nigérians avaient été victimes au pays de Jacob ZUMA.

C-News : Au Togo, les choses ne se sont pas passées comme au Bénin ou au Nigéria ?

C’est la honte. Le Togo est le prototype même de la monarchie présidentielle. Ici, une famille (les EYADEMA) est au pouvoir et règne depuis 1962. Pendant qu’on attendait encore les urnes de certaines circonscriptions électorales, comme avec l’Abbé MALU MALU et le Pasteur Ngoy MULUNDA respectivement en 2006 et en 2011 en RDC, le Président de la CENI togolaise annonçait la victoire de « son » Président à la surprise même des autres membres de la CENI qui proclamaient à leur tour Jean-Pierre FABRE comme le président élu du Togo. Aucune surprise ne pouvant provenir de la Cour constitutionnelle acquise au régime, une nouvelle crise est en cours. Appelée à intervenir, on verra si l’Organisation internationale de la Francophonie pourra démentir sa réputation de « machin » et de complice des autocrates en Afrique francophone.

C-News : Le Congo-Brazzaville et le Burundi sont aussi de la Francophonie?

Au Congo-Brazzaville, le Président Denis SASSOU NGOUESSO qui a aussi construit une « monarchie présidentielle » depuis près de 40 ans serait en train d’envoyer ses ministres, les barons de son parti (PCT) et ses propres enfants pour récolter des signatures et des memoranda même contre paiement des espèces sonnantes et trébuchantes en vue de faire changer la Constitution qui lui interdit de se représenter. Au Burundi, le Président « Pasteur » a décidé de mettre son pays à feu et à sang en recherchant un troisième mandat en violation de l’Accord d’Arusha. Je ne vois pas la Francophonie intervenir autrement après que la France eut vainement tenté de sauver Blaise COMPAORE au Burkina Faso. Les peuples congolais et burundais n’auront qu’à se prendre en charge.

C-News : Et en RDC?

N’en déplaise aux oiseaux de la basse-cour de notre célèbre ferme, nous avons déjà réglé le problème dans ce pays. Pas de changement ni de révision de la Constitution pour déverrouiller l’article 220 qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels. La Messe a été dite et bien dite avec toutes les hosties consommées. Nous restons vigilants même si les « Alléluia » et « Amen » ont déjà retenti. Dialogue ? Bien sûr que le dialogue est nécessaire et permanent en démocratie, surtout lorsqu’il faut montrer à certains la voie de la sortie, mais si inclusif ou global soit- il, il ne devrait pas se faire contre la Constitution ni avoir pour objectif ou effet le glissement du mandat présidentiel qui arrive définitivement et impérativement à son terme en décembre 2016.

Propos recueillis par Mathieu Kepa/Cnews