01 mai 2012

Relance à Kananga du Projet de l’usine de fabrication des biscuits à base de soya (BISOKA)

Kananga, 30/04 (ACP).- La Caritas Développement Kananga vient de démarrer le projet de relance de l’usine de fabrication des biscuits à base de soya de Kananga (BISOKA), indique le service de communication de cette usine. Ces travaux ont commencé par la réhabilitation des bâtiments, la remise en activité des équipements, avant d’entamer la phase d’essai de la fabrication des biscuits.  La reprise des activités de la « BISOKA », interrompues depuis plus de 20 ans, permettra d’approvisionner la population en biscuits riches en protéine animale et  de résorber  un tant soit peu le chômage dans la ville de Kananga .  ACP/Mat/Kayu/Fédé

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Sculpture : Me Liyolo rend hommage aux mamans maraîchères



Depuis le 27 avril, un monument de cinq mètres se dresse à la place « triangle » au croisement des avenues By-pass et de la route de Kimwenza. La tête de femme surplombée d'une bouteille d'eau qui trône désormais au « triangle » attire la curiosité et force l'admiration des passants. L'œuvre qui, à dater du 27 avril, participe au prestige de la ville est inscrite dans son patrimoine artistique. Me Alfred Liyolo Limbe a ainsi, à sa manière, engagé un véritable plaidoyer en faveur des femmes maraîchères du pays et plus particulièrement de la commune urbano-rurale de Mont Ngafula où il réside. Il l'a du reste précisé à l'assistance du jour : « Pour un artiste, l'œuvre d'art s'avère être le meilleur résumé de tous les discours qu'il peut développer autour d'un thème donné. »

Il a expliqué que la bouteille posée sur la tête symbolise une réalité. « La recherche de l'eau pour l'arrosage du champ est un exercice quotidien pour les mamans maraîchères. C'est dire que la problématique d'une modernisation de leurs conditions de travail est à considérer », a souligné l'artiste. Ainsi, dans son entendement, « Hommage aux mamans maraîchères est une marque d'attention et de reconnaissance à la femme africaine. C'est un cri du cœur en faveur de la mère qui, en dehors du lait maternel, continue à se soucier du vécu quotidien de ses enfants, à les nourrir ».

En effet, il dit avoir été « marqué » par elles au point de vouloir « sensibiliser la société à la vie des mamans maraîchères ». Sur les caractéristiques de l'œuvre, le sculpteur a opté pour « le semi-réalisme », ce style qui a été rendu par un « modelage en argile » suivi d'un « coulage en quartz » et d'une « patine en doré » d'où la brillance remarquable de l'œuvre qui est ainsi loin de passer inaperçue.

Les allocutions du bourgmestre de Mont Ngafula, Olivier Saya Mandjia, et du gouverneur de la ville, André Kimbuta Yango, à l'inauguration, ont témoigné de la considération de chacune des autorités pour les femmes maraîchères. Elles ont partagé la pensée du sculpteur et convenu avec lui que les conditions de travail précaires de ces « nourricières » méritent amélioration. Olivier Saya Mandjia est allé jusqu'à évoquer la spoliation des sites de cultures maraîchères, une autre difficulté à laquelle elles doivent également faire face.

« Sept millions de personnes meurent de faim en RDC »

Porte-parole des mamans maraîchères, Carine Bapita-Buyangandu a présenté la situation alimentaire de la RDC comme étant fort préoccupante. Elle a évoqué pour cela les statistiques établies par l'OMS et l'Unicef. Celles-ci démontrent que « sept millions de personnes y meurent de faim. Que les deux tiers de la population n'ont pas accès à la ration journalière recommandée. La plupart des familles congolaises n'ont qu'un seul repas par jour ». Elle a poursuivi que « face à cette insécurité alimentaire, le maraîchage a connu un essor considérable sauvant de nombreuses vies humaines ».

Carine Bapita-Buyangandu s'est dite désolée du fait que même si leur apport  atténue l'insécurité alimentaire, « les cultures maraîchères ne sont pas prises en compte par la politique agricole du pays ». Elle en a donc appelé à une reconsidération de la question et demandé au « gouvernement congolais de porter un nouveau regard sur la femme maraîchère. Se doter d'une politique agricole capable d'organiser le secteur et son circuit de commercialisation ». Carine Bapita-Buyangandu a de même proposé le renforcement des capacités à travers des formations de sorte que le maraîchage soit à son niveau inclus dans le processus de la révolution de la modernité, de manière à faire participer le secteur au développement de l'économie.

La cérémonie inaugurale achevée, le gouverneur et autres autorités présentes ont fait le déplacement jusqu'à la résidence de Me  Alfred Liyolo. Sur les lieux, le sculpteur leur a servi de guide, le moment de visiter ses « Ateliers Bronze passion ». Une opportunité offerte à ses nombreux hôtes du jour d'en savoir un peu plus sur lui et ses réalisations. Il est, en effet, un sculpteur de grand talent dont la renommée  a traversé pays et continents au point d'être connu et apprécié jusqu'au Japon.

Nioni Masela

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Mbuji-Mayi : un incendie consume un entrepôt du magasin de l’Union africaine du commerce

 
 
Le Boulevard Laurent Désiré Kabila dans la Commune de Diulu, ville de Mbuji-Mayi (Kasaï Oriental).Le Boulevard Laurent Désiré Kabila dans la Commune de Diulu, ville de Mbuji-Mayi (Kasaï Oriental).

L’entrepôt du magasin Union africaine du commerce dans la commune de la Dibindi à Mbuji-Mayi (Kasaï-Oriental) a pris feu lundi 30 avril dans la soirée. Toutes les marchandises qui y étaient stocké ont été brûlées.

Selon l’administrateur des magasins ce magasin trouvé sur place, Raphaël Yamba, c’est un court-circuit qui serait à la base de cet incendie.

« L’incendie s’est déclaré vers 17 heures après les heures de service. C’est un travailleur qui est venu alerter un responsable du magasin qui habite à côt » de l’incendie. A son arrivée, il a constaté que le feu s’était déjà déclaré », a déclaré Raphaël Yamba.

Il raconte que le premier camion anti-incendie de la société Minière de Bakwanga (Miba) n’avait pas une quantité d’eau suffisante. Lorsqu’il est rentré pour se ravitailler, ce camion tombe en panne, ajoute-il.

Un deuxième camion, de la Régie des voies aériennes (RVA) est arrivé quelques minutes après. Il a manqué de la pression, a renchérit Raphaël Yamba.

Pendant que les policiers anti-incendie s’attèlent à remettre la pression dans la tuyauterie, le feu continue à ravager, a dit l’administrateur du magasin.

Deux camions citernes de la Mission des Nations unies en RDC (Monusco) sont venus à la rescousse pour ravitailler l’anti-incendie de la RVA en eau, a-til poursuivi.

C’est tard que le feu a été maitrisé pour éviter que le feu ne se propage vers l’usine de fabrication des mousses et du magasin, a indiqué Raphaël Yamba.

Les éléments de la police et de l’armée dépêchés sur place ont empêché les badauds  de piller les autres biens.

radiookapi.net

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La migration africaine comme tragédie et comme ressource Souley Hassane

Par Souley Hassane

Il y a quelques mois, je suis revenu dans mon pays, le Niger, après une dizaine d’années d’exil volontaire, d’immigration, d’exode… appelle-le comme tu veux, mais j’étais absent pour cause d’études, de convenance personnelle et de travail. Ce retour au Pays Natal est devenu une autre expérience migratoire car un autre vécu démarre aujourd'hui et fait suite à deux vécus précédents en Afrique et en France respectivement. Finalement, je deviens un confluent au lieu d’être un affluent. Phénoménologie d’une expérience migratoire.

Je me permets de faire un retour analytique sur mes dix ans passés en France, de ce que j’en tire, de ce qui restera. Ce n’est pas un bilan, mais une réflexion théorique sur « comment on devient immigré ? », « Comment on en sort dans les yeux des autres ? », « Comment on redevient soi-même, ni minoritaire, ni minorité, ni sans-papiers, ni refoulé, ni ethnique, ni banlieusard, ni « d’origine », ni migrant, ni même immigré etc. C’est une réflexion sur l’être et la condition post-migratoire. On a des sensations nouvelles que je voudrai raconter pour poser les bases d’une phénoménologie qui prend en compte les idées, les hommes et les contextes qui les produisent. J'ai la sensation étrange d’un homme re-libéré de quelque chose, re-libéré de soi-même et des autres pour profiter, enfin, de sa vie. Cette sensation est d’autant plus étrange que je ne sors ni des geôles, ni d’une campagne militaire. C’est en fait l’effet de la tragédie migratoire sur moi.

Cette réflexion interroge alors des moments et ressemble à des séquences photographiques figées dans ma mémoire et que ma condition post-migratoire me permet d’interroger. Ces moments sont constitués d’évènements qu’on oublie rarement tant ils sont fort, indélébiles, personnels et collectifs. C’est aussi un moment de démystification de l’Occident comme paradigme et horizon migratoire, de ses paillettes et ses faux fuyants. L’immigré « envouté » par le « mythe de l’Occident » s’en délivre et s’exorcise à mesure qu’il vit dans sa chair et subit les violences symboliques et les obstacles de la société. C’est l’épicentre de la tragédie migratoire, mais aussi, celui de la délivrance et de l’espérance. Je voudrais dire enfin que la sortie de la tragédie implique un retour réflexif que j’ai eu le temps de faire, de partager et surtout de mettre en débat.

Le migrant : l’objet sortilège des autres

Une de mes meilleures amies m’écrivait sur la difficulté de faire couple avec le migrant de part son « malaise identitaire » et ses « in-conformités » consubstantielles. Elle n’a pas dit exactement cela, mais ainsi que j'ai compris sa réflexion tellement elle est récurrente dans la société française et au-delà. Je l’ai entendue à plusieurs reprises : le migrant est aussi un « problème affectif » par sa double culture, ses appartenances, ses vodous, ses croyances, ses « trucs bizarres » que la société française prétend avoir dépassés. La réponse à son mail a inspiré cet article. Je commentais pour elle des photographies retrouvées récemment dans mes archives personnelles.

Je disais exactement ceci : « Je me rends compte que toutes les traces ma vie sont là. Le retour au pays natal pour ainsi dire me rend plus à même d'écrire, de penser et d'être vraiment moi-même. La migration est un exercice de l'autre et de l'ailleurs toujours très difficile, délicat et épuisant nerveusement. Je sens que plus le temps passe, plus ma "tension nerveuse migratoire" baisse et je me sens plus moi-même : j'aime ça parce que cela me ramène au temps de ces photos où ma sérénité était intacte. Je tenais simplement à partager cela avec toi. Comme, je te l'ai dit la dernière fois, je ne me suis jamais senti aussi bien que dans ce pays avec ses joies et ses peines qui sont pour moi des défis, en un mot des raisons de se battre pour gagner. La vie en France était pour moi une expérience certes intéressante (humainement et professionnellement), mais elle me demandait un investissement nerveux important qui a, pour des gens comme moi, une dimension très sacrificielle pour ainsi dire

Elle me dit, textuellement : « J’avais envie de répondre à ce que tu me racontes là : c'est étrange parce que cette dimension "sacrificielle" de ton séjour en France je la comprenais très bien, même si tu ne me l'avais jamais expliquée aussi clairement  »

Puis je lui ai répondu : « En fait, comme à mon habitude, j'essaie de penser mon parcours et mon itinéraire pour non seulement re-comprendre mais surtout pour bien profiter de la vie. J'ajoute à ta réflexion quelques éléments : je ne pense pas que la dimension "sacrificielle" de mon vécu en France soit liée simplement au fait d'être immigré. Bien au contraire, l'immigration a été pour moi une ressource et une chance immense. Mais, ce qu'il y a de sacrificiel tient au « bannissement » de mes ambitions de transformer le monde, la société, les hommes : c'est ma trame existentielle. Je ne peux exister (en tout cas je ne saurai être autre chose), sans un engagement permanent pour des causes justes et simples. Mes ambitions politiques (au sens basique et antique de Platon) sont sacrifiées sur l'autel de ma carrière ou des relations professionnelles et humaines tout aussi stimulantes qu'instables ! C'est pour moi quelque chose de tragique que l'immigré n'avoue pas. Je n'arrivai pas, en France, à donner un ancrage à cette part importante de ma vie pré-migratoire et de mon être simplement. C'est comme si je devais penser (et faire) ma vie sans ce que je fus et ce que je suis. Cette amputation progressive, voulue et subie est pour moi le plus grand des sacrifices. C’est une source de névroses et de dépression indicibles. L'immigré "partagé en deux" n'est pas le problème (car je sais le faire) encore faudra-t-il comprendre où aller, avec quelles ressources intellectuelles et morales. Mais pour moi, tout cela devient aujourd’hui poétique et me donne, malgré mes identités multiples, les ressources d'une vie totalement apaisée, au soleil, dans mon pays, en gardant un amour et une amitié intenses pour les gens que j’ai connues et aimées en migration  ».

Sacrifices

Immigrer impliquait pour moi de sacrifier « l’expression de mes ambitions », allais-je dire sacrifier « ce que je pense vraiment » à la place de ce que « pense l’immigré » en moi. Cette dualité conflictuelle est un réel tourment et c’est pourtant ce que je vivais sans trouver la nécessité de l’exprimer. J’ai ressenti que ma vie en France faisait table rase, à chaque fois, de ce que je suis, de ce que j’ai été et de ce que je veux être. C’est toujours à moi qu’il est dicté la direction des choses même si parfois, j’ai contribué à leur formulation. J’ai ressenti que je n’existais pas, non pas en tant qu’homme, mais en tant que « homos initiative » (sujet d’initiative). Je devais accepter d’être une « chose ». Pour parler avec mon cœur, dans ma langue maternelle, j’étais devenu l’ « aberration » de la société.

Et j’en étais bien conscient. Le migrant est une aberration nécessaire. Il a quelques droits humains, mais doit vivre et penser comme s’il a tous les droits. Ses droits écrits ne sont pas réels dans tous les cas. Les humanitaires, les organismes de charité, les religieux et les humanistes bénévoles font la médiation pour le sortir de la merde. Cette symbolique est la même qu’en zones de guerres et de conflits. L’être migrant est « divaguant », « déroutant », « déflagrant » et sa tragédie commence là.

Le migrant comme sujet et objet est en réalité dans un tourment qu’il dissimulera et en cela constitue une véritable tragédie existentielle silencieuse. La force de l’immigré, c’est de pouvoir vivre avec des tragédies, sa capacité à faire cohabiter le sourire et la rage. Je découvre aussi que « vivre chez les autres » c’est faire le « choix » du déclassement permanent. La tragédie, c’est que le migrant, contrairement à ce qu’on pense, est conscient de cette déchéance programmée. La migration comme tragédie et comme ressource, c'est aussi une entreprise de déclassement de soi. Le pays rêvé s’estompe à l’aéroport et ses contrôles de papiers, la préfecture de police et ses justificatifs renouvelables, la rue et ses regards indélicats, la vie et sa dureté exécrable. En général, après un mois, on a soit envie de rester soit envie de rentrer en Afrique. Généralement, après les formalités administratives et les questions stupides de certains agents, on se dit déjà : « tout ça pour ça ».

Alors, il faut puiser dans des ressources mentales, intellectuelles et morales, culturelles ramenées d’Afrique pour survivre à sa propre déception. La tragédie est que le migrant se sent à chaque instant poussé à la marge des marges jusqu’à atterrir dans une des banlieues pourries et emblématiques. Il est déçu du traitement réservé aux « siens » et déçu des « siens », incapables de saisir les opportunités de la société dominante. Aussi, il faut dire qu’il ne comprend pas toute la mécanique du plafond de verre. Le migrant africain est déçu de la colère des jeunes qu’il compare à une « crise mentale ». Déçu de lui-même à n’être qu’un numéro de la sécu, d’un code, d’une carte de famille « forcément » nombreuse et d’un identifiant. Ce tableau chaotique anéantit le rêve et met fin à la « saveur » primordiale de l’acte migration, de sa dimension exaltante et quasi-initiatique en Afrique.

Je trouve quelque fois que la vie de migrant a quelque chose d’héroïque. Ne peut-on pas en faire le héros des temps modernes : celui-là même qui part chercher le feu sans être sûr de le trouver ou se fait consumer par l’incendie ? Celui-là même qui va à la recherche de l’eau pour mourir dans le Sahara ? Le héros qui va à la recherche de la nourriture, mange peu pour que d’autres mangent des plats savoureux. Celui-là même qui est sacrifié pour que d’autres vivent. Celui-là qui choisit l’abstinence et la solitude pour que d’autres se marient et lui fassent des nièces et des neveux. En disant cela, je pense à ce lumpenprolétariat déclassé et entassé dans les foyers africains de Paris. Je lis parfois sur le visage des hommes l’anéantissement physique et l’impuissance. Ce sont là les marqueurs et les traces de leur tragédie.

La fin du rêve migratoire

En Europe et en France en particulier, il faut « tuer le rêve » pour être un vrai immigré. Cette situation d’interdiction de rêve, de sa réalisation est une dimension importante de la tragédie migratoire, loin des fantasmes du village, et plus près des préjugés de la société dominante. En un mot, j’ai l’impression que l’immigré n’est pas un homme comme les autres et sa tragédie prend une ampleur incommensurable lorsque les discours politiques et médiatiques le stigmatisent, le vilipendent, le traitent de délinquant et de fléau de tous les temps. Je me suis longtemps demandé comment, puis-je être assimilé à un fléau, à une plaie de la société française ?

Avec mon background, je pensais être plutôt un apport et un secours à une société vieillissante et moribonde. Mais non : l’immigré est un pestiféré sans distinction aucune. Au même moment, les immigrés occidentaux (experts et autres courtiers du sous-développement de l’Afrique) sont accueillis à bras ouverts en Afrique. A-t-elle vraiment besoin d’eux ? J’en doute. À l’inverse, l’Occident a besoin de la migration. Pendant longtemps cette différence de traitement a troublé mon sommeil sous le Midi de la France. Au lieu de profiter du soleil et la mer, j’ai senti le froid des visages des gens, leur absence de sincérité, leur superficialité et la marchandisation des rapports humains comme le mariage et l’amitié.

Mon retour me permet de constater que cela concerne aussi mon pays. Le migrant est rattrapé quelques fois par les phénomènes globalisés et des pratiques transnationales. Dans le regard des gens, l’immigré est « un pauvre qui fuit la misère » de son pays, mais ce même regard injuste refuse de penser que l’immigration fait suite aux pillages des pays africains par les puissances occidentales. C’est un long débat. Et que, comme les Européens au 18ème siècle, les hommes migrent pour se réaliser.

Il y a quelque chose de tragique à regarder, entendre, écouter des inepties pendant une dizaine d’années. Les anciens Africains de Marseille me disaient qu’ils vivaient cette situation depuis plus d’un demi-siècle pour certains. Comment ont-ils fait pour ne pas devenir fous ? Certains sont devenus fous, mais la plupart a abdiqué devant la tragédie. Ils l’ont acceptée, pour eux et leur familles car disent-ils, « l’immigration a quelque chose d’imparable : nous ne sommes bien ni ici ni chez nous ». La tragédie de certains se manifeste par l’isolement, l’esseulement et le déphasage technologique. La tragédie prend sur leur corps une dimension réelle et le temps les pousse vers la dépression silencieuse et la mort.

La migration comme contrariétés

Le migrant doit aussi apprendre à gérer les contrariétés. Toute sa vie, dans le « pays d’accueil », s’exerce aussi la confrontation aux contrariétés. L’immigré vit dans la contrariété permanente. Il doit pourtant garder bonne mine, bonne humeur, il doit être actif, proactif, réactif quand les autres ont droit de se déprimer, de ne pas supporter un instant d’être contrariés etc. Le regard de la société dominante soustrait de lui la possibilité de s’énerver, de pousser un coup de gueule, de se déprimer parce que lui, c’est l’homme toujours normal, parce que « content d’être en France ». Quelqu’un me suggérait d’écrire que l’immigré n’a pas le droit de se plaindre de sa journée puisqu’elle est forcément positive.

Cette situation crée une image de soi « tragique » qu’il faut pourtant accepter si l’on ne veut pas se retrouver dans un hôpital psychiatrique. Le migrant l’accepte comme une meurtrissure inavouable. Vivre sans exprimer de « vrais sentiments » nous rappelle des régimes de dictatures. En vérité, le temps de l’immigration est un temps non démocratique, un temps où tout est urgent, stressant et pressant. C’est pourquoi le plus redoutable derrière le silence suiviste du migrant, c’est une terrible explosion interne, un tsunami presque qui nous consume et envers et contre lequel il faut vivre ; avec lequel il faut embrasser les gens, leur sourire, les aider ou les aimer. Cette explosion interne, nous la cachons par un jeu de postures que j’appelle « l’alchimie migratoire », le bricolage existentiel du migrant : « Je suis ce que tu fais de moi contre mon gré ».

La migration face au mépris 

« Vivre chez l’autre demande de patience ». Cet adage est millénaire dans la tradition nigérienne des migrations. Il implique que le migrant soit une personne de patience et d’endurance face au « manque de respect » consubstantiel à la migration. Il faut être capable de sursoir à sa dignité, à son ego, pour « vivre l’autre ». Les vieux Africains qui n’ont pas été en Europe restituent ici la mémoire des souffrances des parents et des familles dans le voyage. Un ancien me dit que c’est pour toutes ces raisons que les couples n’immigrent pas. « Je ne souhaite pas être humilié devant mon épouse » me dit-il. Je préfère vivre seul l’humiliation et le manque de respect, et de préférence « à l’insu de tout le monde » conclut-il. Le manque de respect de l’autre, ses crachats et ses abus sont dans le package des souffrances que le migrant « consent volontairement ». Sacré migrant ! C’est la pomme de discorde entre les différentes communautés noires en Occident, particulièrement en Europe et aux USA. Généralement, l’Africain du continent débarqué aux USA ou en France ne s’intéresse ni à la lutte des populations noires de banlieues ni même aux questions politiques et syndicales. Son « agenda migratoire » est en porte-à-faux avec celui des autres Africains d’Occident sur la lutte contre les discriminations et le racisme.

On reproche toujours aux Africains du continent leur manque d’implication et leur instrumentalisation par le système dominant pour assujettir la frange rebelle, contestataire ou ceux qui luttent pour le respect de leur dignité. Dans ce cas, les Africains d’Occident sont traités de « sauvages banlieusards » et les Africains venus du continent de véritables « agneaux » de sacrifice. Ce n’est pas seulement le système qui joue à cela, mais aussi les individus, dans les rapports quotidiens. C’est devenu un reflexe de pensée, un paradigme comportemental. Le migrant comme maillon faible de la société occidentale devient, en quelque sorte, le réceptacle des récriminations et des discriminations qui étaient jadis réservés aux Juifs, des temps sombres de l’histoire européenne. C’est ce que j’appelle « le paternalisme instrumental », un mélange contradictoire de mépris et d’amour, d’amitié superficielle et d’un désir à peine contenu d’abuser, d’être toujours au-dessus au sens propre comme au sens figuré.

Ce manque de respect « normal » (parce que tu n’es pas chez toi) rappelle vraiment le traitement administré aux Juifs durant la période médiévale. Et certaines réactions individuelles, de groupes ou de personnalité ne peuvent se comprendre que parce le racisme structurel normal opposé hier aux Juifs est aujourd’hui appliqué aux migrants, Roms, Noirs et Arabes. Sur ces groupes faibles, chacun à son petit préjugé et peut impunément les accuser ou les abuser. La tragédie des migrants africains est qu’ils savent que tout est dans ce package des souffrances qu’ils endurent pour gagner des broutilles.

La migration : une vie de colère

La vie du migrant est faite de facettes multiples. Elle est surtout faite d’une immense colère retenue et dont les flots et les torrents emportent le migrant, le noie, le submerge et le tue. En 2005, on a interprété la colère des jeunes français comme une explosion de colère. Ces jeunes réagissaient face à un cas d’injustice et cette réaction fut interprétée comme une colère passagère. Mais la colère qui explose dans le silence benêt des migrants est mille fois plus forte que cela. Les mutineries juvéniles, avec leurs accents incendiaires, ne représentent pas grand-chose face à l’océan de désespérance qui noie les initiatives, les libertés et les droits de leurs parents. Ce n’est pas tant la violation, le piétinement et l’écrasement qui suscitent un océan de colère que la résignation, voire la compréhension impuissante des migrants eux-mêmes. Au point d’interpréter la violence envers eux comme normale et la prendre avec philosophie. Parce que, « on aime la France ou on la quitte ». Ce n’est pas ce choix qui est violent, mais le fait que cette formule vient d’une société démocratique, libre, de fraternité, d’égalité, etc. La puissance de la colère des migrants provient en partie de leur rétroaction sur les faits de violence symbolique et physique qu’ils subissent. Dans cette tragédie, cette colère tourne en boucle dans la mémoire migrante et empêche de vivre normalement. Et cela, les gens en face ne le comprendront jamais.

La migration, un moment de gâchis

La migration en Occident est un temps de gâchis. Il faut avoir du « temps à perdre » dans la courte estimation de durée de vie qu’on nous affecte comme Africains et comme migrants. Le temps de la migration est un temps perdu à chercher le temps et on convient par soi-même que celui-ci est trop long. En attendant, le temps passe, l’âge avance, les amis et les parents meurent. On s’exerce souvent à la comptabilité macabre des morts au village, des morts dans le Sahara, et des morts en exil. Quand je vais à Bruxelles chez un ami, on se recueille souvent dans un des cimetières de la place où nous comptons les morts en pensant à la douleur des familles. Et parfois, on est en pleurs et en transe, où on se demande : qu’est-ce qu’on est venu chercher dans ces pays ? Et je lui dis souvent que « cette affaire » (l’immigration) est comparable à un accident de la circulation et le retour au pays à une sortie d’hôpital après une longue maladie. On sort rarement indemne, on peut y laisser la vie et chacun de nous porte une commotion ou une tumeur.

Cette image d’accident de circulation me plait beaucoup même si elle n’est qu’image. Sortir de la migration, c’est en vérité échapper à un accident. On refait toujours une visite médicale complète pour compter les pertes et les restes. Ce moment de gâchis est inavouable par le migrant. L’avouer c’est perdre la face. La migration représente paradoxalement « le tombeau de nos espérances » et la fin du projet migratoire. On a pensé le projet migratoire sans avoir mesuré l’implication et la signification du déclassement indépassable qu’il contient. Les dés sont tous pipés dans le pays de l’immigration, on s’en rend compte tardivement et parfois jamais. Notre géographie migratoire est celle de l’espérance, d’un chemin ouvert avant de découvrir toutes les impasses. C’est pour cette raison, que la France possède le taux le plus élevé de vigiles africains titulaires d’un doctorat. Ce gâchis est énorme pour le continent mais aussi pour les individus. Il faut cesser de croire que le « vigile l’a voulu ». Ce déclassement fondamental a détruit des rêves et des vies entières.

Des broutilles et des embrouilles

L’immigration est une chance. C’est vrai mais, restent à déterminer les pertes et les profits. Les projets migratoires sont des projets de vie ou de mort : ils exigent, pour être effectifs, qu’une partie du migrant « disparaisse ». La migration comme absence est déjà une « demi-mort » et quand vient l’heure du bilan financier et matériel de la migration, je conclus qu’il n'y a qu’embrouilles et broutilles. Embrouilles parce que le migrant est en brouille permanente avec les siens pour cause d’argent ou réalisations pas faites ou mal faites ; la migration est un fort moment de management des embrouilles avec ses parents, ses amis, ses frères et compatriotes laissés au pays. Car, même si le migrant n’a rien réussi, son village l’érige en chanceux et prodige. Le village, en notre absence, s'est globalisé et réclame à l’immigré le dernier cri de la technologie en même temps qu’un sac de riz. Les embrouilles s’enchaînent. L’embrouille ne s’arrête pas là. L’argent qu’il envoie péniblement peut servir à l’achat d’un bien superflu qu’il ne se payera jamais en immigration. Les embrouilles s’enchaînent. Si la téléphonie mobile et Internet ont facilité la vie des citoyens restés en Afrique, ils ont multiplié la pression sur les migrants qu’on peut désormais joindre instantanément, pour poser une demande, une récrimination et donc une embrouille. De sorte que les véritables bénéfices de la migration ne sont que des broutilles d’autant que le migrant y a sacrifié « sa vie », ses plaisirs, ses désirs, ses amours, sa famille, son histoire personnelle et ses ambitions. Et tout cela pour presque rien : il n’a pas changé le monde. Il n’a même pas changé son village.

Conclusion : le retour comme thérapie,

délivrance et « décroissance »

Le retour devient une thérapie et une « décroissance ». J’ai la sensation étrange de sortir d’un cauchemar, d’un hôpital psychiatrique, ou même d’un centre de soins intensifs. Les amis qui me revoient me félicitent d’avoir échappé aux souffrances de la migration. C’est une délivrance comparable à la sortie d’un hôpital. Les « Barkas » (louanges) au Niger sont réservées aux rescapés de drames, autres crashes et tsunami. Chez moi, « se revoir après une longue séparation est une richesse ». Le retour est donc un enrichissement et une chance de revenir à la vie normale, de retour à « soi-même ». Tout d’un coup, je ne suis plus migrant, immigré, ethnique, banlieusard et sauvage. Je redeviens enfin moi-même, tel que j’étais.

Enfin, presque. Tout d’un coup, je redeviens aussi mon parcours migratoire car c’est aussi dans ce que j’ai acquis en migration que je puise les ressources pour écrire, créer ou résister. Preuve aussi que la migration est une ressource. Les réseaux professionnels avec lesquels j’interagis aujourd’hui sont ceux que j’ai construit dans mon cheminement migratoire. Et cela est plus important que l’argent qui n’a jamais été mon projet. Le retour revient à une vie simple, anonyme. Je m’adonne à des choses auxquelles je me suis censuré là-bas et que je m’autorise ici, ou aussi celles que j’ai découvertes là-bas. Les deux vies ne s’opposent pas même si je parle de tragédies. La force que j’ai, plus que certains restés au pays, c’est cette « niaque du migrant » qui me fait travailler comme si je n’avais jamais quitté l’Europe. C’est une véritable ressource pour soulever les montagnes et reverdir les déserts.

Echapper à la tragédie migratoire, permet de devenir plus fort, plus vigilent, plus ferme, plus exigent et plus rigoureux dans la vie quotidienne. La sortie de la tragédie permet de refaire la vie et le monde et cette dimension m’exalte. Je redeviens un homme normal avec des envies, des sensations, des imaginations, des désirs tout simplement. Je rêve aussi. Je profite du soleil, échange avec des hommes et des femmes et redécouvre la nature splendide de mon pays. Je reprends ainsi le contrôle de ma vie avec la certitude qu’après mon tour du monde, que mon pays est peut-être le plus beau.

 

 

 

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L’EGLISE DU CONGO A-T-ELLE LE COURAGE DE LA VERITE ?

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LE PEUPLE CONGOLAIS A FAIM ET SOIF DE JUSTICE ET DE PAIX
Le courage de la vérité (cf. 2Cor7, 14)
Message de l’Assemblée plénière extraordinaire de la CENCO aux fidèles catholiques et à l’ensemble du peuple congolais
En date du 11 janvier 2012, les Evêques du Congo ont publié un court message qui porte bien son titre « Le courage de la vérité ». L’intitulé n’en dit pas moins long : « faim et soif de justice et de paix». La triade paix, justice et vérité constitue le substrat de ce message qui prend motivation dans un contexte socio-politique caractérisé par un scrutin présidentiel et législatif entaché de graves irrégularités ; celles-ci en ont compromis la crédibilité et creusé un fossé de méfiance entre peuple et dirigeants.
Contexte
La République Démocratique du Congo (RDC) a connu, en novembre, 2011 son deuxième scrutin présidentiel et législatif depuis la fin théorique des plusieurs épisodes de guerre qui, de 1996 à 2003, ont causé la mort de plus de six millions de personnes. Après une période de transition de 2003 à 2006, la République Démocratique du Congo est entrée dans sa troisième république par un 1er scrutin (en 2006), boycotté par une large partie de l’opposition, sans parvenir à apaiser la tension sociale dans le pays, ni résorber la méfiance de la population, encore moins en finir avec le climat d’insécurité ayant élu domicile dans certaines parties du pays. Hanté par le désarroi et le sursaut d’orgueil, la population se consola en plaçant ses espoirs dans le 2ème scrutin qui eut finalement lieu avec des échéances couplées le 28 novembre 2011.
Mais dès le départ, le processus de ce deuxième scrutin portait des germes de méfiance : une révision constitutionnelle fixant le scrutin présidentiel à un seul tour, la nomination de nouveaux magistrats à la Cour Suprême de Justice, l’opacité de la Commission électorale indépendante eu égard à l’audit du fichier électoral, etc. Les signaux de tension devenant de plus en plus perceptibles, plusieurs instances ont lancé des appels à l’apaisement. Les Evêques y participent par trois sortes d’actions.
La première action est d’ordre discursif ; la CENCO publie trois messages :
- Année électorale : que devons-nous faire ? (Ac 2, 37) Exhortation du Comité permanent de la Conférence Episcopale Nationale du Congo (CENCO) aux fidèles catholiques, aux hommes et aux femmes de bonne volonté le 25 février 2011,
- Appel aux acteurs politiques congolais, un appel à la paix face à la violence de mai 2011:
- « Le sage domine sa colère » Pr 29, 11. Appel des Evêques de la CENCO à la paix face aux violences en cette période préélectorale, du 8 septembre 2011.1
1 Il faut noter que la CENCO a signé le 8 août 2011 avec les autres confessions religieuses un message intitulé « Pour des élections apaisées en RDC. Appel des chefs des confessions religieuses ». Dans le même cadre la CENCO avait déjà signé le 25 juin 2011, avec les autres confessions religieuses dans la salle du Centre interdiocésain, un protocole d’accord pour l’éducation civique et électorale.
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La deuxième action est d’ordre pratique. Sous la bannière de la commission Justice et Paix, la CENCO forme 30.000 observateurs pour les besoins de 64.000 bureaux de vote. C’est quantitativement la plus grande mission d’observation avec tout le mérite qu’elle est menée par des fils du pays, qui connaissent aussi bien le terrain que les enjeux, et peuvent communiquer avec les gens dans leur langue.
La troisième action est d’ordre diplomatique : une délégation Episcopale conduite par le président de la Commission Justice et Paix sillonne, du 8 au 24 octobre 2011, les capitales européennes (Londres, Paris, Bruxelles, Berlin), plaidant pour la consolidation de la paix et de la démocratie par un processus électoral apaisé.
Malgré toutes ces précautions, la campagne électorale sera entachée de plusieurs actes de violence. Le jour même du scrutin, le 28 novembre 2011, fut émaillé de graves irrégularités et d’incidents remettant en cause la validité des résultats. Il s’en suivra une cacophonie inouïe, chaque partie alléguant ses résultats, pendant que plusieurs observateurs contestent les résultats partiels de la CENI. Les yeux sont tournés vers l’Eglise dont le rapport des observateurs pourra départager les antagonistes et les faiseurs d’opinion. Les évêques sont eux-mêmes désemparés ; ils communiquent par la voix de leur secrétariat sans trop rassurer2.
Le 3 décembre 2011, le comité permanent de la CENCO par la voix de son président, Mgr Nicolas Djomo, publie un message qui ne comble pas les attentes de la population : le texte souligne que la CENCO n'a pas pour objectif de publier les résultats, invite le peuple congolais, les acteurs politiques et la CENI à s’en tenir à la vérité des urnes (§ 4). Les esprits restent surchauffés. A la publication des résultats par la CENI le 8 décembre, le Cardinal Monsengwo tient un point de presse le 12 décembre 2011 où il juge les résultats de la CENI non conformes à la justice et la vérité (§ 2) et rappelle que l’Eglise est moralement tenue à offrir son aide à la justice pour établir la vérité des urnes là où ont été ses observateurs (§ 5). Un bras de fer s’en suit entre le régime sortant et le Cardinal dans un déferlement d’injures et d’insultes pendant que l’ensemble de l’Eglise, qui n’arrive pas à parler d’une seule voix, est considérée à certains égards par une partie de la population comme complice d’un hold-up électoral. Particulièrement le président de la CENCO est pris à partie. Des manifestations pacifiques entachées de scènes de violence sont organisées à travers plusieurs villes en Occident et en Afrique. Le climat socio-politique, et religieux, s’envenime.
Globalement des voix s’élèvent pour récuser toute crédibilité du processus électoral et de ses résultats : les missions d’observation, les défenseurs des droits de l’homme et surtout l’opinion font état des cas graves de violation de la loi électorale, de tricherie et de fraude massive sur fond d’innommables violations des droits et de libertés ; certains vont jusqu’à exiger l’annulation pure et simple des résultats des élections. La CENCO convoque une assemblée extraordinaire pour que les évêques tirent les leçons de ce scrutin et du climat de tension qui se généralise dans le pays. A l’issue de cette assemblée extraordinaire ils publient leur message, - du 11 janvier 2012.
Contenu du message
Au regard de ce contexte trouble, la trame du message de la CENCO tourne autour de thèmes relatifs à la paix, à la vérité et à la justice.
Dans un pays en proie à des conflits à répétition, le processus électoral devrait engranger la paix. Mais pour l’Episcopat congolais, « la paix a des exigences auxquelles l’on ne saurait déroger notamment la vérité, la justice et le respect du peuple » (§ 9). Il s’agit en effet d’une paix qui trouve sa source dans la justice et l’amour de la vérité (§ 14). Avec le terme « amour » surajouté
22 En marge du message du Comité permanent, le secrétariat général de la CENCO a publié deux mises au point.
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à la triade (paix, justice, vérité), le credo social est désormais constitué sur fond du psaume 85 : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent » (Ps 85, 11).
Le corps du texte comprend, outre l’introduction et les recommandations, quatre parties : les acquis du processus électoral (§ 3), ses défaillances (§ 5-6), la mission de l’Eglise (§ 7-8), et les défis du processus sur le plan de la foi (§ 9-12).
Les acquis du processus sont brièvement évoqués en quatre points : la participation massive de la population, le financement partiel des élections par le gouvernement congolais, les efforts logistiques de la CENI, et la présence des missions d’observation (§ 3).
Cependant, la lecture des défaillances, qui justifient le bien fondé du message, se prolonge dans ce que les Evêques appellent la mission de l’Eglise (par rapport aux défaillances du processus) ainsi qu’aux défis de la paix qui ne peut être abordée que sous l’angle de la vérité.
Trois idées forces s’y dégagent :
- La démocratie n’est pas un arrangement entre acteurs politiques pendant que le peuple meurtri et frustré, assiste impuissant à un processus qui ne reflète pas sa volonté (§ 8).
- On ne gouverne pas un peuple par défi (§ 6), ou mieux on ne construit pas un Etat de droit dans une culture de tricherie, de mensonge et de terreur, de militarisation et d’atteinte flagrante à la liberté d’expression (§ 8).
- Le déferlement d’injures et d’attaques personnelles, le musèlement de l’opinion, la confiscation des moyens de communication et tant d’autres dérives et atteintes aux droits et à la liberté traduisent l’émergence d’une pensée unique (§ 10-11).
La conclusion n’en est que logique : après avoir stigmatisé un processus électoral qui a bradé la vérité des urnes, les Evêques invitent la CENI (Commission électorale nationale indépendante) à corriger les erreurs, sinon à démissionner, et demandent au peuple de ne pas céder à la violence, au contraire d’y répondre par l’amour car la violence appelle la violence (§ 12).
Soulignant leur mission de guetteurs pour le peuple de Dieu (Ez 3, 17), les Evêques annoncent qu’ils ne se lasseront pas de dénoncer tout ce qui met en péril l’édification d’un Etat démocratique (§ 8), mais qu’ils n’entendent pas prendre en main la bataille politique pour édifier une société la plus juste possible.
Leçons à en tirer
Le contexte socio-politique a révélé une fragile cohésion au sein de l’Episcopat. Cette fragilité affecte parfois l’énonciation des messages épiscopaux dans leur ton, leurs destinataires et les objectifs poursuivis. C’est ainsi par exemple que les Evêques se limitent à accabler la Commission électorale indépendante, voire lui recommander la démission, en ne pointant que faiblement les donneurs d’ordre ; ils n’ont pas non plus réclamé l’annulation du scrutin au regard de l’énormité des irrégularités décrites.
Voilà le défi du courage de la vérité - terme central avec huit occurrences dans le texte - qui s’adresse à l’Eglise elle-même. Comment comprendre que l’Eglise qui a mis en place une commission d’observation ne reconnaisse pas la mission de publication des résultats alors que cela aurait contribué à édifier le courage de la vérité, parce que comme les Evêques le disent en citant Benoît XVI « l’Eglise a une mission de vérité à remplir, une mission impérative, c’est un service rendu à la vérité qui libère » (AM, 22). Dans l’avenir l’Eglise remplira-t-elle avec plus de
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courage sa mission de vérité ! Sa dépendance économique vis-à-vis de la générosité des politiques en mal de popularité n’est-elle pas un grain de sable dans la soupe de la lutte pour la justice !
Cependant, le message des Evêques a le mérite non seulement de ré-crédibiliser une Eglise qui, par endroits, a suscité des interrogations sur sa fidélité au message évangélique, mais aussi de refaire les noeuds au sein d’un Episcopat qui ces dernières années a fait montre de divergences de sensibilités prophétiques eu égard à la pesanteur politique. Les sons de cloches qui semblaient divergents entre le Président de la CENCO et le Cardinal Monsengwo résonnent finalement en choeur pour dénoncer un processus électoral qui, à beaucoup d’endroits, s’est déroulé dans un climat chaotique. (§ 5)
En effet, il est bien venu de la part des pasteurs de l’Eglise de montrer que, face à la détresse de tout un peuple, la foi les rassemble. Leur message se veut rassurant non seulement dans son efficience constative, mais dans l’engagement prophétique d’interpeller et de consoler un peuple en détresse. Les Evêques se réfèrent ainsi à leur mission de guetteur ; ils citent Benoit XVI : « A cause du Christ et par fidélité à sa leçon de vie, notre Eglise se sent poussée à être présente là où l’humanité connaît la souffrance et à se faire l’écho du cri silencieux des innocents persécutés, ou des peuples dont des gouvernements hypothèquent le présent et l’avenir au nom d’intérêts personnels »3. C’est pourquoi, « dans son rôle prophétique, chaque fois que le peuple crie vers elle : «Veilleurs où en est la nuit » ? (Is 21, 11), l’Eglise désire être prête à rendre raison de l’espérance qu’elle porte en elle (cf. 1P 3, 15) car une aube nouvelle pointe à l’horizon (Ap 22, 5) »4. Les Evêques prennent cependant soin, en recourant aux paroles du Pape, de prendre distance de toute confusion avec un quelconque rôle en lieu et place de l’Etat. En effet, comme le recommande le Pape Benoît XVI, « l’Eglise ne peut ni ne doit se mettre à la place de l’Etat, mais elle ne peut et ne doit non plus rester à l’écart dans la lutte pour la justice»5.
Ceci nous met devant deux défis fondamentaux : le sens de la mission prophétique, et les relations religion - politique.
Mission prophétique : dénoncer et seulement dénoncer ?
Tout en se disant fidèles à leur mission de guetteurs pour le peuple de Dieu, les Evêques affirment ne pas se lasser de dénoncer tout ce qui met en péril l’édification d’un Etat démocratique. Apparemment la mission de guetteur semble se réduire à la dénonciation, car la suite du texte n’ajoute aucun autre contenu sémantique à la compréhension de la mission. Cela peut paraitre quelque peu réducteur par rapport à un contexte même où l’on est appelé à témoigner pour la paix et la justice.
La deuxième assemblée spéciale des Evêques pour l’Afrique avait déjà pour thème « L’Eglise d’Afrique au service de la Réconciliation, de la Justice et de la Paix ». Même dans Ecclesia in Africa, exhortation faisant suite à la première assemblée spéciale des Evêques pour l’Afrique (1994), le Pape Jean-Paul II, estimait que le plus grand défi pour réaliser la justice et la paix en Afrique consistait à bien gérer les affaires publiques dans les deux domaines connexes de la

3 Benoît XVI, Exhortation apostolique post-synodale Africae munus, n° 30.
4 Benoît XVI, Exhortation apostolique post-synodale Africae munus, n° 30.
5 Benoît XVI, Lettre encyclique Deus caritas est, n° 28.
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politique et de l’économie.6 Les Evêques africains ne sont certainement pas des gestionnaires de la politique, mais ils en sont des coopérateurs ; ils ne pourront pas espérer contribuer à soulager les souffrances des peuples en réduisant leur mission au seul aspect de dénonciation, surtout quand ils sont en face des coeurs endurcis et des consciences émoussées. Ils doivent s’impliquer à proposer des pistes des solutions et même poser des actes pour trouver des solutions durables. Par exemple, l’ouverture envisagée par le Cardinal Monsengwo qui a rappelé le devoir moral de l’Eglise à accompagner la justice dans la recherche de la vérité et la régulation des conflits semble fondamentale pour des sociétés où les instituions et les individus prennent le goût et l’option de fonctionner en dehors des lois et du respect de la dignité humaine. Dans le cas d’espèce, la dénonciation serait insuffisante, surtout quand on a déployé 30.000 observateurs sans daigner en rendre compte au peuple de Dieu « meurtri et frustré » et au nom de qui la mission a été menée.
Complémentarité entre politique et religion
Au XVIè siècle, les guerres de religions, notamment entre catholiques et protestants, avaient atteint un tel degré de violence qu’il fallût faire de la foi une affaire privée en introduisant, à la suite des idées de Thomas Hobbes, une rupture entre politique et religion afin de justifier la souveraineté de l’Etat.7 Selon Hobbes, cette rupture devait restaurer la concorde entre citoyens, jouissant paisiblement de leur vie sur un espace social sans être déchirés entre plusieurs allégeances.
Cependant, de nos jours, le modèle des Etats occidentaux est sorti du schéma hobbesien. Les sociétés actuelles semblent plus apaisées du point de vue religieux qu’au XVIè siècle. En plus, l’idée d’un Etat tutélaire, édictant des lois inconditionnelles, a été ébranlée par le système démocratique. Comme le dit si bien John Rawls, parlant d’un consensus par recoupement, un Etat juste suscite l’assentiment permanent de ses citoyens.8 Les chrétiens et leurs pasteurs en font aussi partie.
Séparer, dans le fief d’un chrétien, politique et religion sur le terrain de la lutte pour la paix et la justice c’est courir le risque de juxtaposer deux attitudes en une seule personne. Devant la souffrance du peuple, devant les violations des droits fondamentaux, devant la négation de la nature humaine, la frontière tangible entre politique et religion devient délicate à établir tant que le temporel et le spirituel sont tous deux au service de l’homme, de la vérité, de la justice et de la paix. La voie spirituelle et la voie temporelle sont complémentaires et non opposées. Elles doivent donc coopérer dans le respect des finalités propres à chacune. On peut constater que dans le cas particulier de l’Afrique, les chefs charismatiques des mouvements messianiques sont ceux qui ont su lier, dans des communautés restreintes, l’engagement religieux à l’engagement pour la justice : Dona Béatrice Kimpa Vita (RDCongo), la reine Njinga (en Angola), Simon Kimbangu (RDCongo), la secte Muyebe (en pays Nande), les leaders Kitawala, Mwanda Nsemi
6 Jean-Paul II, Exhortation Apostolique Post-synodale Ecclesia in Africa, 110: AAS 88 (1996) 65.
7 Dans les termes mêmes de Hobbes, la rupture entre politique et religion n’est pas si claire. Dans deux parties du Leviathan, Hobbes traite de théologie avec une interprétation tendancieuse des écritures : il faut se soumettre aux lois du souverain terrestre car elles garantissent paix et concorde.
8 John RAWLS, Libéralisme politique. Paris, PUF, 1995, Leçon IV, pp. 171-214.
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(Bundu dia Kongo), Cheikh Ahmadou Bamba (confrérie nourride au Sénégal). Il n’est pas inutile de relever que la confrérie nourride fut une réponse religieuse et politique à la crise sociale wolof, en vue de restaurer des équilibres affectifs et symboliques. Le politique et le religieux ont donc le même terrain et se complètent. Pour sauvegarder les valeurs de solidarité, d’égalité, de fraternité, de paix universelle la trame des sociétés africaines repose sur une subtile interpénétration du religieux et du politique dont d’ailleurs la séparation n’est pas réalisée partout dans le monde. En Grande Bretagne, la Reine est également chef de l’Eglise Anglicane. En République Fédérale d’Allemagne, une part de l’impôt est versée aux Eglises. En Iran, ce sont les religieux qui contrôlent le pouvoir ; de manière générale les préceptes de l’Islam restent la référence majeure dans certains Etats, ou encore certains Etats revendiquent l’Islam comme religion officielle dans leurs constitutions. L’Etat d’Israël a adopté un nom que l’on ne peut pas détacher d’une histoire religieuse. Et tout en restant ouvert à d’autres citoyens que les juifs, l’Etat d’Israël a un fondement confessionnel sans prétendre se soumettre entièrement aux traditions religieuses de sa tradition.9
Dans une Afrique en proie avec l’échec de l’État post-colonial dans la grande majorité des pays, au lieu d’une séparation, pire d’une confrontation, le salut et le bien-être des citoyens passe par la complémentarité entre politique et religion. Celle-ci reste impérativement du côté de l’opprimé, de la veuve et de l’orphelin. C’est cela, sinon surtout, le courage de la vérité.
Jean-Pierre Badidike
9 J.P. BADIDIKE, « Réconciliation, justice et paix dans les communautés ecclésiales vivantes » in L’Eglise et les défis de la société africaine. Perspective pour la deuxième assemblée spéciale du synode des évêques pour l’Afrique. Cahiers internationaux de Théologie Pratique. Série « Actes » n° 2, p. 60-62.
 
JP

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