Par l’abbé José MPUNDU
Introduction
Qu’il me soit permis d’abord de remercier les organisateurs de cet atelier pour m’avoir invité à y prendre la parole ! « Evaluation de l’action de l’opposition politique en RDC ». Voilà un sujet très délicat car qui dit « évaluation » dit nécessairement « jugement ». Je cours donc le risque de me présenter ici devant vous comme un censeur, un juge président. La délicatesse du sujet tient aussi au fait que lorsqu’il s’agit d’évaluer une action, on touche nécessairement aux acteurs et donc à des personnes concrètes qui agissent, qui posent ces actions. Sans tomber dans le piège d’un discours moralisateur et culpabilisant, je vais essayer d’être le plus objectif possible dans mon appréciation de l’action de l’opposition politique dans notre pays. Bien plus, je ne vais pas me limiter seulement à une critique qui pourra paraître acerbe, mais je vais faire aussi des propositions pour une action constructive de l’opposition.
Dans cet exercice que vous m’avez demandé de faire, je me propose de répondre à trois questions.
La première : existe-t-il une opposition politique en RDC ?
La deuxième : comment apprécier l’action de l’opposition politique congolaise ?
La troisième : que peut-on proposer à l’opposition politique congolaise pour qu’elle joue son vrai rôle dans notre pays ?
Quid de l’opposition politique en RDC ?
Qu’en est-il de l’opposition politique en RDC ? Pour répondre à cette question, je vais me baser sur la définition, les conditions d’existence et les fonctions d’une opposition politique.
Par rapport à la définition de l’opposition politique
Dans l’encyclopédie Encarta à laquelle je me suis référé, l’opposition politique est définie comme « un ensemble des forces politiques qui expriment des divergences importantes par rapport aux détenteurs du pouvoir ». Ces divergences ou autres manières de voir les choses sont non seulement importantes mais aussi fondamentales et essentielles.
Déjà ici apparaît la notion d’alternative qui diffère de l’alternance au pouvoir dont on parle tant dans notre pays. Une alternative suppose une autre manière de concevoir et d’agir. La question fondamentale que l’opposition congolaise devrait se poser serait, pour moi, la suivante : quelle est l’idéologie alternative qu’elle propose aux congolais ?
Je me suis amusé à lire les projets de société de différents partis politiques de l’opposition et ceux des partis de la majorité au pouvoir. J’ai fait une étude comparative de ces textes. Et à ma grande surprise, j’ai constaté que, « mutatis
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mutandis » (toutes choses étant égales par ailleurs), ils disent presque tous la même, ils véhiculent tous la même idéologie capitaliste libérale. Un exemple frappant est que presque tous proposent sur le plan économique, l’économie sociale du marché. Au regard de ce constat, je peux donc me permettre d’affirmer sans risque d’être contredit que, dans notre pays, la RDC, il n’existe pas une opposition idéologique.
Il apparaît très clairement, à mon sens, que ce que l’on appelle l’opposition politique et la majorité au pouvoir sont tous nourris à la même mamelle idéologique. Tous ont la même origine : les puissances euro-américaines ou ce que l’on appelle « la communauté internationale » qui en réalité n’est qu’une « maffia politico-financière internationale ». Il suffit, pour s’en convaincre, de voir le tour des capitales occidentales que les uns et les autres font à l’approche des échéances électorales. Une façon de dire que le pouvoir des uns et des autres est donné et avalisé par les « grandes » puissances euro-américaines.
Dans cette définition de l’opposition politique, nous retiendrons que l’on parle d’un « ensemble de forces politiques ». Qui dit « ensemble » dit action collective. « L’opposition, poursuit Encarta, est ouverte et collective. Lorsque la lutte contre les détenteurs du pouvoir est clandestine, il ne s’agit pas d’opposition mais de résistance. De même, l’opposition n’est pas normalement la critique individuelle mais le regroupement de personnes partageant des vues critiques sur la manière dont le pays est gouverné ». Dans notre pays, l’opposition a tendance à être personnalisée. En effet, on observe que certaines personnes s’attribuent le statut social d’opposant éternel. On entend dire que telle personne incarne l’opposition. Une opposition émiettée et individualisée ne prétendre être une vraie opposition politique.
Par rapport aux conditions d’existence d’une opposition politique
Voyons maintenant les choses par rapport aux conditions requises pour qu’on puisse parler d’une opposition. Je reviens encore à l’encyclopédie Encarta qui nous dit ceci : « Pour qu’il puisse exister une opposition, il faut que le système politique d’un pays soit organisé et régi par des règles précises ». Et moi j’ajoute que ces règles devraient être acceptées et observées par tous. Il faut donc ce qu’on appelle généralement un Etat de droit, un Etat démocratique.
Ici aussi, nous devons nous poser la question de savoir si notre pays est un Etat de droit. Au regard de ce que nous vivons depuis des décennies, nous ne pouvons pas dire que nous sommes dans un Etat de droit. Bien au contraire, nous sommes plutôt en présence d’un Etat dictatorial totalitaire. Oui, dans notre pays, le pouvoir est exercé de manière totalitaire. Notre opposition, dans ce cas précis, existe comme une opposition de façade. Elle est reconnue par la Constitution du pays mais dans la réalité, le pouvoir en place ne tolère aucune opposition. Il suffit, pour comprendre cela, de voir les brimades et la répression violente, les achats de conscience et corruptions, les intimidations dont les forces politiques de l’opposition sont victimes.
Nous pouvons donc dire que si la condition sine qua non pour parler d’une opposition politique est l’existence de la démocratie, dans notre pays qui n’a de démocratique que le nom (République Démocratique du Congo), dans notre pays où la démocratie n’existe pas, l’opposition politique ne peut exister.
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Par rapport aux fonctions de l’opposition politique
Nous référant toujours à l’Encyclopédie Encarta, nous pouvons dire que « l’opposition assure certaines fonctions indispensables en démocratie. Elle permet d’abord une information contradictoire des décisions et des intentions du gouvernement du pays. Il revient à l’opposition de soulever des questions, de critiquer les interrogations ou les orientations de telle ou telle politique.
L’opposition doit ensuite constituer pour les électeurs un éventuel gouvernement de rechange. Cela signifie que l’opposition doit avoir un programme réalisable. Le principe de l’alternance fait donc de l’opposition un gouvernement en puissance. »
Ici, l’opposition politique congolaise devrait s’interroger pour savoir si elle joue vraiment son rôle.
Certes, nous entendons de temps en temps des regroupements politiques qui se disent de l’opposition émettre des critiques et soulever des questions mais souvent ce ne sont pas des questions de fond. Par exemple, au sujet des élections, s’est-on posé les questions de fond concernant les conditions de réalisation d’élections vraiment démocratiques ? Peut-on avoir des élections démocratiques dans un contexte de dictature tant sur le plan interne que sur le plan externe ?
Une fois de plus, il nous faut reconnaître que ne vivant dans un pays démocratique, ces fonctions de l’opposition ne peuvent guère être assumée de manière efficace.
Le principe de l’alternance faisant défaut, l’opposition ne représente pas un gouvernement en puissance. En effet, dans notre pays, ceux qui sont au pouvoir ont tendance à s’y éterniser en recourant à tous les moyens y compris la tricherie et la fraude électorale sans oublier la violence.
En résumé, nous pouvons dire qu’en RDC l’opposition politique vraie n’existe pas. On peut parler d’une opposition opportuniste qui fonctionne selon le principe de « ôte-toi de là que je m’y mette » face à un pouvoir qui est régi par le principe de « j’y suis, j’y reste » et s’il le faut « avec force ».
En un mot comme en mille : pas de démocratie, pas d’opposition politique.
Mon appréciation de l’action de l’opposition politique en RDC
Comment j’apprécie l’action de ce que l’on appelle en RDC l’opposition politique ? Nous avons vu l’opposition politique congolaise organiser des marches pacifiques, des journées villes-mortes, des sit-in, des boycotts ; nous l’avons vu lancer des pétitions. Nous avons vu l’opposition politique congolaise dénoncer publiquement les dérives du pouvoir. Nous nous rappellerons ici la fameuse lettre historique des 13 parlementaires à l’époque de Mobutu. Au regard de tout cela, nous ne pouvons donc pas dire que l’opposition n’agit pas. Au contraire, elle vraiment agissante à certains égards.
Manque de persévérance et d’endurance
Cependant, force nous est de reconnaître que l’action de l’opposition politique congolaise manque de persévérance et d’endurance. En effet, la plupart de ces actions ne s’inscrivent pas dans la durée. Elles ne durent que l’espace d’un matin.
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D’où, leur inefficacité quant aux résultats qu’elles sont censées obtenir. Ce qui fait dire au pouvoir : « laissons-les faire, ils vont se fatiguer eux-mêmes ».
Manque de consistance et inconstance
L’action de l’opposition congolaise manque de consistance dans la mesure où elle ne touche pas les vraies causes des problèmes auxquels nous sommes confrontés. Elle s’attaque souvent aux épiphénomènes. Elle est donc superficielle. D’où, elle ne peut rien changer radicalement.
En fait, l’action de l’opposition politique congolaise manque d’envergure. C’est une action timorée, timide.
Les opposants congolais sont inconstants. Cette inconstance des opposants congolais se manifeste dans le fait qu’ils n’ont pas une position fixe. Ils tournent avec le vent. Le matin, ils sont opposants ; le soir, ils sont avec la majorité au pouvoir. Ils mangent à tous les râteliers. D’où, les trahisons, les délations et autres reniements qui caractérisent l’opposition politique congolaise.
Une opposition sans base sociale
L’opposition congolaise n’est pas capable d’une grande mobilisation de masse. Nous n’avons pas encore assisté à une action de l’opposition qui mobilise la population sur toute l’étendue du territoire national. Ceci montre que l’opposition est quelque peu coupée de la population. La plupart des partis politiques dits de l’opposition n’ont aucune base sociale. Que de fois, je n’ai pas été sollicité par des opposants pour les aider à créer une base sociale ! Une opposition de salon sans connexion réelle et profonde avec la masse populaire ne peut obtenir des réels changements.
Manque de cohésion
L’une des plus grandes faiblesses qui marquent les actions de l’opposition politique en RDC est liée à son manque de cohésion. En effet, nous avons une opposition divisée, émiettée, éparpillée. Elle est incapable de se mettre ensemble pour être forte. Comment réussir dans la division ?
Ce qui est curieux c’est d’entendre toutes ces dénominations des partis de l’opposition qui comporte le mot « union » (Union pour la Démocratie et le Progrès Social, Union pour la Nation, Union des Forces du Changement) et qui sont incapables de s’unir y compris parfois au sein de leur propre formation politique.
Une opposition extravertie et dépendante de l’extérieur
Une opposition extravertie qui dépend des puissances euro-américaines, de la « communauté internationale », qui agit en fonction des attentes des « maîtres du monde » ne peut avoir un impact réel sur le changement de la situation dans notre pays.
Une illustration parfaite de cette extraversion nous la trouvons dans cet atelier qui réunit des politiciens congolais et qui est organisé par la Fondation Konrad Adenauer. Pour nous parler entre nous, pour parler de nous et évaluer notre action, avons-nous besoin que ce soit une organisation extérieure qui nous convoque et nous
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réunisse ? Quand apprendrons-nous à nous prendre en charge nous-mêmes et sortir de cette dépendance infantile ?
Mes recommandations à l’opposition politique congolaise
Unité dans la diversité
Pour ma part, l’opposition politique congolaise si elle veut être efficace et obtenir des résultats probants dans le sens du changement dans notre pays, elle doit être unie. Cette unité devrait se faire non pas autour du partage du pouvoir qu’on appelle ici « gâteau », mais autour d’une vision commune. Il s’agit ici d’une manière commune de voir le pays. Les opposants doivent se mettre sur le pays que nous voulons bâtir ensemble, le pays dont nous rêvons tous. Cela n’exclut pas des projets de société et des programmes d’action différents mais qui seront toujours complémentaires visant tous la réalisation du même rêve.
L’unité de l’opposition n’est pas synonyme d’unanimisme. Il s’agit ici de voir une opposition une et diverse. Unie dans la vision commune et diverse dans les voies d’approche et les programmes d’action.
Lutte pour la démocratie
Il est clair que sans démocratie, nous ne pouvons parler d’opposition politique. Or, il s’avère que dans notre pays, nous vivons dans la dictature et le totalitarisme depuis l’époque de Léopold II.
Aussi, le seul combat qui peut mobiliser tous les congolais avant qu’on ne puisse parler d’opposition politique, c’est le combat pour la liberté, pour la démocratie.
Nous devons donc tous nous engager dans la lutte pour passer de la dictature à la démocratie. Je recommande ici vivement à tous la lecture du livre de Gene Sharp intitulé « De la dictature à la démocratie. Un cadre conceptuel pour la libération ». On trouve ce livre sur Internet. Il suffit de taper ce titre dans Google pour l’obtenir en format pdf et gratuitement. Je recommande aussi le livre très récent d’une compatriote, Françoise Mianda dont le titre est « Boom au Congo-Zaïre » paru aux Editions Monde Nouveau-Afrique Nouvelle et qu’on peut trouver à la librairie des Filles de Saint Paul.
Il est bien entendu évident que la lutte pour l’instauration d’une société démocratique ne peut se faire qu’avec des stratégies d’action non violente.
Cette lutte pour la démocratie devrait commencer au sein des partis de l’opposition eux-mêmes. En effet, comment parler de démocratie pour la grande société lorsqu’au sein du parti, la démocratie n’existe pas ? Par exemple, comment parler d’élection démocratique lorsqu’au sein du parti, on est incapable d’organiser les primaires pour désigner les candidats du parti aux élections générales ?
Formation, organisation et mobilisation des masses
Pour mettre toutes les chances de notre côté afin de gagner ce combat pour la démocratie, il nous faut être formé et formé notre population. Il s’agit ici d’une formation-conscientisation qui va recourir aux moyens médiatiques : radio et
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télévision populaire de proximité. Cette formation est à la fois idéologique et stratégique. On crée des convictions fortes et on apprend des stratégies d’action efficaces.
Il faudrait aussi organiser et mobiliser la population car ce combat pour la démocratie est avant le combat du peuple qui doit reprendre son pouvoir confisqué par les dictateurs de tout bord.
Développer la culture du débat contradictoire et constructif
Les opposants congolais doivent apprendre à développer la culture du débat contradictoire et constructif. La plupart des débats auxquels nous assistons sont très superficiels et manquent de rationalité. On laisse parler plus ses émotions, ses sentiments que sa tête. Aussi a-t-on assisté parfois à des pugilats qu’à un débat d’idées en pleine émission télévisée !
Bien plus, les débats doivent apporter quelque chose de constructif. En fait, l’opposition devrait apprendre à s’opposer et à proposer : « Je m’oppose à ceci et je propose cela ».
Etre prêt à payer le prix
Les opposants congolais doivent apprendre à payer le prix du changement à la manière d’un Mahatma Ghandi, le père de l’indépendance de l’Inde qui n’a jamais été premier ministre ni président de l’Inde, qui n’a occupé aucun poste ministériel, mais qui a payé le prix de sa vie. Pensons aussi au Pasteur Martin Luther King aux USA qui a mené un combat déterminé contre le racisme et qui a payé aussi le prix de sa vie.
Conclusion
Si on me demande de conclure cet exposé, je dirais qu’il n’y a pas de conclusion. En effet, je n’ai aucune prétention d’avoir le dernier en ce qui concerne l’évaluation de l’action de l’opposition politique en RDC. Aussi, je termine en disant que le débat est ouvert.
Je vous remercie pour votre aimable attention.
Fait à Kinshasa, le 23 mai 2012
Notre-Dame de Fatima