V. Van Vyve

"Fuite en avant et jusqu’au-boutisme aveugle" d'un processus inscrit dans le temps, juge Sébastien Boussois.

Du nord au sud, d'est en ouest, Israël se barricade et s'isole de ses voisins. Jeudi dernier, on apprenait par la voix du Premier ministre Benjamin Netanyahu qu'Israël avait débuté l'érection d'une clôture de 250 km de long la séparant de l’Égypte, via le Sinaï, afin d'endiguer les arrivées massives (environs 60.000 immigrations illégales) en provenance du Soudan et du Sud Soudan.

A sa frontière avec le Liban, un mur a commencé à être construit (en accord avec les forces de l'ONU présentes sur place) il y a quelques semaines (1km et 3 millions d'euros). Ces deux cloisons viennent s'ajouter à celles dont la construction a débuté en 2002; l'un encercle la Bande de Gaza, l'autre, illégale aux yeux du droit international, sinue entre les villages de Cisjordanie et s'étendra, à terme, sur une longueur de 760 km.

Pour justifier ses actes, Israël invoque deux raisons : sa sécurité d'une part et la préservation du caractère juif de l’État d'autre part. "Le phénomène de l'infiltration illégale à partir de l'Afrique est extrêmement grave et menace les fondements de la société israélienne, la sécurité nationale et l'identité nationale", résumait ainsi, il y a une dizaine de jours, Benjamin Netanyahu.

Lalibre.be analyse la situation avec Sébastien Boussois, spécialiste de la question israélo-palestinienne et chercheur associé à l'ULB

Comment peut-on interpréter l'isolement physique d'Israël via ces quatre murs ?

La construction de ce nouveau mur au sud du pays s'inscrit dans un processus beaucoup plus ancien. On remonte ici aux fondements d'Israël et du sionisme : ces murs suivent la logique de ghettoïsation qui consiste en une barricade physique et psychologique dans un but de protection et de survie de l’État. Les gouvernements successifs ont suivi cette logique de la menace. Aujourd'hui, le gouvernement Netanyahu fait preuve d'un jusqu’au-boutisme aveugle qui dépasse le cadre physique et identitaire.

Israël ou l'obsession de sa sécurité, qu'elle voit comme synonyme de survie dans une région qui lui est hostile?

Le premier mur, isolant la Cisjordanie le long de la ligne rouge, entamait un processus "normal" au regard de cet objectif sécuritaire. Le mur avec l’Égypte, entamé en 2010 et qui doit s'achever en 2013 (pour 200 millions d'euros), renforce aujourd'hui cette idée de protection vis-à-vis des migrants et de tous ceux qui constitueraient un problème à l'intégrité physique et identitaire de l’État. Ajoutons à ce cas-ci les craintes de voir un régime hostile à Israël et aux accords de paix (Camp David) arriver au pouvoir en Égypte. Les questions des ressources naturelles venant d’Égypte sont également non négligeables. On assiste à un travestissement complet d'un État d'Israël juif et démocratique. C'est une fuite en avant d'Israël qui voit le processus d'enfermement comme une force et non comme un handicap.

Le mur construit à la frontière nord s'inscrit-il dans la même logique d'empêchement du danger de l'extérieur ?

Il empêche je ne sais quoi... Ce mur doit, à terme, longer la ligne bleue sur 1 km. Le gouvernement israélien y anticipe les prémices d'une déstabilisation. En 2002, le danger venait des territoires occupés, puis de l'Iran. Maintenant, il est reporté sur le Liban et l'extension du conflit en Syrie. Ce mur a cependant ceci de particulier qu'il est supervisé par la FINUL (ONU). Il y a là une logique de deux poids deux mesures dans l'acceptation de la politique d'Israël.

Justement, le mur est lui jugé comme illégal aux yeux du droit international. Aux yeux de l'ONU aussi dès lors...

Il y a cette forme de folie du gouvernement de s'enfermer sans respecter le droit international, en n'écoutant personne. David Ben Gourion l'a souvent répété et Theodor Herzl l'avait dit avant lui : "Le droit juif est supérieur au droit international". Israël s'inscrit donc dans une logique de protection et s'autorise de transgresser le droit international, même si celui-ci dépasse le cadre des États. Israël file du mauvais coton. Il est l’État qui compile le plus de résolutions des Nations Unies non respectées, il jouit d'une image aussi mauvaise que la Corée du Nord en dehors de ses frontières. Mais il continue d'agir en toute impunité. Tant que les USA seront la plus grande puissance économique et politique mondiale, Israël ne verra pas de raison de remettre en cause la manière dont elle agit. Cependant, sans ce soutien indéfectible, elle sera contrainte de le faire.

Vous remettez en cause, si l'on reprend l'expression communément admise en Israël, l'"unique démocratie au Proche-Orient"...

Israël fait fi des minorités présentes sur son territoire (Arabes, Éthiopiens, Russes,...) contre qui elle se retourne aujourd'hui. Les tensions sociales de l'an dernier avaient été construites sur le mouvement des Indignés. Or, Netanyahu, sans opérer aucune réforme sociale, a fait glisser ces tensions vers les catégories fragiles de la population. C'est un "coup" remarquable puisqu'il a réussi à faire revenir l'aspect "sécurité" au premier plan (30% du budget). De plus, l'opposition est muselée. 100 députés sur 120 font partie de la majorité gouvernementale.

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