En 1990, alors que l'ex Zaïre subissait de plain pied le vent de la perestroïka et le défunt dictateur maréchal Mobutu était à couteaux tirés avec l'opposition regroupée au sein de l'Union sacrée de l'opposition et alliés (USORAL), Me Abdoulaye avait été désigné comme médiateur. Sa mission était d'amener les deux parties à trouver un consensus pour une transition apaisée dans l'ex Zaïre. Comme il fallait s'y attendre, le maréchal et ses opposants sont restés cramponnés dans leur position. Aucun camp ne voulait mettre un peu d'eau dans son vin. La suite ? La médiation " Wadienne " s'est terminé en eau de boudin.

Rentré dans son Sénégal natal, Abdoulaye Wade n'a pas porté de gants pour traiter la classe politique zaïroise d'immature. Les Zaïrois, avait-il déclaré, n'ont pas de culture politique. Ces propos ont suffi pour soulever un tollé de protestations de la part des concernés et de certains de leurs partisans. Ils se sont sentis humiliés et avaient répondu à Wade qu'il n'avait pas de leçon à leur donner.

En ce moment-là Abdoulaye Wade n'était qu'un célèbre avocat, portant aussi la casquette d'opposant au président Abdou Diouf. Cependant notre homme avait oublié l'adage selon lequel le pouvoir corrompt l'homme. Il ne savait pas ce qui l'attendait une fois arrivé au sommet de l'Etat. Voilà qu'aujourd'hui près de 22 ans après, le donneur de leçon est rattrapé par l'histoire.

En effet, en dépit de protestations de l'opposition sénégalaise et des membres de la Société civile de son pays ainsi que d'une partie de la communauté internationale avec les Etats-Unis en tête ; Abdoulaye Wade, 85 ans, a tenu à briguer un troisième mandat alors que la Constitution sénégalaise ne le lui autorise pas. Avocat de premier ordre, il a déjoué les règles en usant de subterfuges dont lui seul connaît le secret. Il a traversé le rubicond jusqu'à larguer les policiers sur les places fortes de Dakar pour empêcher ses adversaires politiques d'organiser leurs meetings. Il s'en est suivi morts d'hommes.

Après le premier tour de la présidentielle, il ne s'est pas offusqué d'introduire un recours auprès de la Commission électoral autonome pour dénoncer les prétendues irrégularités. Néanmoins, il faut reconnaître à Me Abdoulaye Wade, président en fonction, une certaine éthique. Car d'autres à sa place, et c'est très souvent le cas en Afrique, auraient dût instrumentaliser la Commission électorale pour falsifier les résultats. Qu'à cela ne tienne, il faut reconnaître que devant certaines évidences il est impossible de tricher. C'est ce qui est sans doute arrivé lors du premier tour de l'élection présidentielle au Sénégal.

La question qui taraude sans doute l'esprit des Congolais autrefois Zaïrois est de savoir si Abdoulaye Wade, bien qu'ayant engrangé 22 ans de vie en plus, se souvient encore de propos sévères qu'il a tenus à l'encontre de la classe politique ex zaïroise ? Comment et pourquoi en est-il arrivé à se contredire de manière aussi flagrante ? Peut-il regarder en face ces gens-là qu'il avait humiliés proprement ?

Moralité ? Le comportement du président sénégalais, candidat à sa propre succession, nous rappelle le célèbre adage selon lequel la critique est aisée, l'art est difficile. Une fois au sommet de l'Etat, le célèbre avocat qui était sollicité par-ci par-là en Afrique pour son expertise, risque de très mal terminer sa carrière politique. Il sera considéré à l'instar d'autres dictateurs comme le fossoyeur de la démocratie dans son pays, alors que le Sénégal est cité parmi les pays africains qui ont accompli des avancées significatives dans ce domaine. Tout n'est cependant pas perdu pour lui. Il lui reste une occasion de s'amender, ce qui sera une manière pour lui d'entrer heureusement dans l'histoire de son pays. Il s'agit pour lui d'accepter sans atermoiement le résultat du second tour et de féliciter son successeur. Ainsi, il quittera tête haute le pouvoir. La postérité (sénégalaise) lui en saura gré.

Rombaut Ot.